‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 40 sur 297 · Essais, 1. III, ch. v, début · texte numérisé non relu

Essais, 1. III, ch. v, début

3. Lettres d'Epicure dans DIioGÈnE LAËRCE, Vie des philosophes anciens, p- 454.

coups du sort, détourner la pensée des grands chagrins, les faisant oublier, les rendant moins amers, mais peut encore dissiper un trop grand désir de vengeance, guérir un amour trop ardent, et déraciner, en un mot, par un effet révulsif, de fortes passions.

Nous en avons dit assez, croyons-nous, pour pouvoir conclure avec Sainte-Beuve que Montaigne a été « le Français le plus sage qui ait jamais existé », et pour confirmer ce que nous avons déjà exprimé plus haut, que rien n’est plus agréable et plus profitable, pour un esprit libre, que de se procurer, en compagnie de Montaigne, le spectacle de la vie humaine, et que son livre devrait être lu, relu et médité, bien avant la vieillesse, au plus tard dès le commencement de l’âge mûr, pour nous apprendre comment on doit prendre la vie, alors que nous n’allons l’apprendre que « quand la vie est passée ».

J'ose ici ajouter une opinion que j'ai émise, il ya quinze ans, à l’Académie de Médecine, mais que je répète aujourd’hui avec plus d’assurance et une conviction plus ferme, non seulement parce que mon attention s’est fixée, depuis, dans les Essais, sur des paroles qui me la font comprendre mieux encore, mais parce que la réflexion et l'expérience en même temps en ont de plus en plus confirmé dans mon esprit toute la justesse. C’est que, par la teinte bienfaisante que répandent les pensées et la bonne humeur de Montaigne sur les

choses de la vie, les Essais et l'étude attentive de ses | actes peuvent faire vivre les lecteurs assidus et avertis | quinze où vingt ans de plus, peut-être, qu’ils n’auraient ‘ vécu sans lui.

Montaigne en donne déjà lui-même une des explications et une justification dans le chapitre De la force de PImagination, où il fournit plusieurs exemples de l’action du moral sur le physique, par « l’étroite cous-

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ture de l’esprit et du corps, s’entre-communiquant leurs fortunes », et dans le chapitre De l’Institution des enfants, où il écrit que l’âme qui loge la philosophie doit par sa santé rendre sain encore le corps?; enfin au chapitre x1r du livre IT, où il écrit que l'agitation de notre esprit nous apporte bien des maladies, et que si les habitants du Brésil méritent la réputation qu’ils ont, de son temps, de mourir de vieillesse, ce résultat doit être attribué non à la sérénité et à la tranquillité de l'air où ils vivent, mais « à la tranquillité et sérénité de leur âme, déchargée de toutes passions, pensées et occupations déplaisantes ».

C’est aussi grâce à la tranquillité d’âme à laquelle ils conduisent, que les Essais ont une action si favorable sur la santé physique. L’harmonie de l'esprit et du corps est un des traits saillants de la doctrine de Montaigne. L'âme est si intimement liée au corps qu’en réglant l’âme on règle en partie le corps. La lecture des Essais nous amène à surveiller nos actes, à réfléchir, et à nous rendre compte que, si la jouissance est excessive, elle sera suivie d’un trouble; qu’en manquant chaque jour de modération, on se rendra malade ou moins résistant aux maladies.

Le livre de Montaigne est ainsi, en outre de sa grande portée politique, une hygiène morale. Or, Phygiène médicale repose en grande partie sur l’hygiène morale; car beaucoup des maladies dont elle a pour objet de préserver ont bien souvent des causes morales. C’est la raison et la volonté qui nous font faire l'effort nécessaire pour résister à nos appétits physiques, et nous opposer ainsi aux causes des maladies évitables. N’est-il pas certain que l'alcoolisme, qui paraîit d’abord dans sa cause une maladie purement phy-

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