Livre I, ch. xxvi
sique, est en réalité une maladie morale, qui provient en grande partie du défaut de résistance opposée par la volonté au désir de se procurer un plaisir sensuel? N’en est-il pas ainsi d’un grand nombre de maladies des voies digestives et de la nutrition, de la goutte, par exemple, qui, dans bien des cas, viennent aussi du fléchissement de notre volonté? N’en est-il pas de même du surmenage à la fois physique et moral auquel s’exposent tant de gens, et qui est si souvent déterminé par le besoin démesuré du plaisir, soit physique, soit moral? Les maladies infectieuses elles-mêmes ne dépendent-elles pas, en grande partie, de la vigilance et des soins que la volonté met en œuvre pour accroître la résistance, soit individuelle, soit extérieure et collective, que nous savons pouvoir opposer à leur invasion?
I1 est dès lors facile de comprendre le lien qui unit chez les médecins l'étude de l’hygiène à celle des Essais de Montaigne. Le résultat principal de ceux-ci est en effet de nous rendre heureux en nous exhortant sous une forme charmante et attrayañte, sans aucun dogmatisme, insensiblement et sans presque en avoir Vair, à la lutte victorieuse de la raison contre nos inclinations, nos appétits extrêmes, au règlement des passions elles-mêmes, par la mesure en toute chose, ce qui est précisément l’un des objets principaux de l'hygiène médicale.
On reconnaîtra que les lecteurs chez lesquels Montaigne réussit à établir cet esprit de mesure, et à le faire appliquer, je ne dirai pas dans tous les actes de la vie (nos impulsions sont trop vives pour cela), mais dans une grande partie de nos actions, sont en fait des gens heureux. Ils sont heureux non seulement parce qu'ils réussiront certainement mieux que les autres hommes dans presques toutes les circonstances de la
vie, ét qu'une belle carrière, ou tout au moins une carrière normale, leur est assurée, mais aussi parce qu'ils éviteront un grand nombre de maladies. Ils les éviteront, d’abord par l'effet même de leur bonheur et par la satisfaction intérieure d’avoir bien réglé et orienté leur vie, par le sentiment de la maîtrise de soi-même, et enfin par le sentiment d’harmonie intérieure, d’équi- Bbre, qu’ils éprouvent, par le sommeil facile, calme et réparateur, le jeu normal des fonctions de nutrition, le bon fonctionnement du cœur, moteur principal et régulateur de la vie des organes.
Mais, direz-vous peut-être, si c’est la tranquillité d'esprit amenée par la lecture des Essais qui contribue à maintenir la santé physique, ce résultat pourra être obtenu par la lecture de beaucoup d’autres livres, ceux des autres moralistes en particulier. Eh bien! non. La lecture de Montaigne est seule capable de produire, au même degré tout au moins, un pareil résultat. En voici les raisons : d’abord Montaigne a un style dont aucun auteur n’égale le charme ni ne vous séduit à ce point. Puis les grands moralistes ont écrit des livres qui nous enseignent ex professo des règles de conduite plus ou moins austères. Mais, sauf les gens qui ont une culture très sérieuse ou qui étudient les moralistes pour professer eux-mêmes, l’immense majorité des lecteurs, à cause du peu d’attrait du sujet, laisse l’ouvrage sans achever, et même ceux qui lisent jusqu’au bout ces livres plus ou moins dogmatiques et quelquefois trop systématiques et exagérés, n'arrivent pas à se convaincre et surtout à appliquer leurs préceptes souvent austères et peu attrayants, qui leur paraissent un peu moroses.
Montaigne, au contraire, est le seul écrivain qui écrive#
comme il parle. Il est toujours présent auprès de vous, quand vous le lisez; il n’a pas fait un livre suivi, tout d'une pièce, et n’a point composé un traité de morale.
Il vous apporte par intervalle quelques maximes, sans avoir toujours l’air d’y prêter attention, comme on jette une épingle dans une prairie; il ne se borne pas à vous procurer en sa compagnie le spectacle de la vie, à la fois complète et diversifiée; il ajoute à cette connaissance des préceptes qui, étant très réfléchis, très mesurés et très apaisants, convaincront d’autant plus facilement le lecteur qu’il n’a pas l’air de chercher à lui faire la leçon et qu'il n’a nullement le ton de l’enseignement. Nous avons déjà dit comment Montaigne, par la façon insinuante et familière dont il émet ses maximes et ses conseils, devient un ami de son lecteur. Puis, — ce qui n’a pas lieu chez les autres moralistes, — il fournit à chaque page des exemples personnels de la mise en pratique de ses maximes, et ces exemples ajoutent beaucoup à l'intérêt du moraliste. Sa vie, en effet, est intimement mêlée à ses écrits. Ses préceptes ne sont pas seulement dans ses paroles, on les voit vivre dans ses actes. Enfin, il a une manière très originale, et qui n'appartient qu’à lui, d'exposer à ses lecteurs non seulement des conseils pour la conduite de la vie, mais quelquefois aussi les procédés mêmes de mise en pratique.
Maïs, pour arriver à limiter, il faut nous y exercer avec une suite et une persévérance qui ne coûtent d’ailleurs pas un effort pénible. Toutefois, cet effort est nécessaire, car nous nous trouvons naturellement mal disposés à cette imitation, nos parents n’ayant pu nous apprendre ce que leurs propres parents ne leur ont jamais appris à eux-mêmes.
Nous pourrions citer ici plusieurs autres exemples de la manière dont Montaigne arrive à convaincre son lecteur, sur des sujets où les autres moralistes le laissent froid et indifférent. Mais il faut s’arréter.
Bien qu’il se représente parfois très ardent à la
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recherche du plaisir, tel qu’il est recommandé par la philosophie Cyrénaïquet, le lecteur ne se laissera pas influencer par ce qu’il sait n’être que des fantaisies passagères et des boutades, dont l’effet est complètement détruit par les sincères préceptes, et surtout par les incessants exemples qu’il nous donne de la mesure et de la tempérance. Par sa vie prudente, si bien réglée par le calcul des risques à courir, et par son habitude constante d’associer intimement son âme aux plaisirs du corps, enfin de l’habitude qu'il a de s’y plaire « conjugalement », l'exemple de Montaigne contribue certainement à prévenir chez nous bien des maux.
Une pensée encore de Montaigne, on l’a vu, est que ce qu’on nomme « la grande vie » n’est pas la vie des prétendus grands plaisirs et des réjouissances constamment répétées, la seule que l’on se procure généralement avec les richesses; la grande vie, c’est la vie de la pensée, la culture des hautes facultés; celle-ci est la double, la triple, la quadruple vie. Toutefois, Montaigne voit bien aussi que le vrai bonheur, aussi complet que le permet notre condition, ne comporte pas exclusivement la vie de l’esprit, et que celle-ci doit être mêlée d’action, et même participer, d’une façon modérée, prudente et un peu détachée, à la vie du monde.
Ajoutons que, si la thèse que nous soutenons au chapitre suivant de cette étude est acceptée par nos lecteurs, nous avons grand espoir que l'influence bienfaisante de la lecture de Montaigne pourra s’accroître notablement. Si nous réussissons, en effet, comme nous nous y efforçons, à renverser l'opinion commune et même universelle, que son caractère est ondoyant et divers, inconstant, sans suite dans les idées, ce qui
1. Philosophie d’Aristippe, initiateur d’Épicure, qui l'a beaucoup dépassé, amendé et perfectionné.
diminue beaucoup son crédit et son influence sur les esprits, nous lui aurons ainsi rendu son autorité comme moraliste et comme conseiller dans la conduite. D'ailleurs, il n’a vraisemblablement pas pensé arriver à faire de nous des gens parfaits, atteignant vraiment les plus hauts degrés de la sagesse, pas plus qu'il ny était parvenu lui-même.
Il est même d’avis que le sage n'aurait pas les satis- | factions vraies de la sagesse, s’il était complètement sage; caril faut d’abord avoir des inclinations contraires à la sagesse pour, les ayant vaincues, avoir la satisfaction et le mérite de cette victoire. Donc, il faut qu’il ait, chez lui et chez les autres, conscience d’y trouver mêlées un certain nombre d’imperfections.
. Parmi ces imperfections, mettrons-nous le mépris “absolu de Montaigne pour la médecine de son temps? Nous croyons bien qu’il s’agit là, chez lui, d’un travers, mais très faible, et que son opinion aurait été presque justifiée s’il s'était borné à ne pas croire à la thérapeutique de son époque, car elle était, en général, très irrationnelle et nullement fondée sur l’exacte observation des malades. Mais il ne s’est pas borné à en faire la satire, il en à fait aussi jusqu’à un certain point la caricature, et a dépassé en cela la mesure qui est sa règle ordinaire. La mort de son ami La Boëtie, qu'il attribuait à tort à l'ignorance des médecins, avait aggravé cette hostilité. Aussi at-il pris à partie des théories, des recettes et des pratiques médicales déjà abandonnées depuis des siècles. Il faut d’ailleurs lui rendre cette justice que, s’il n’aimait pas la médecine, il estimait les médecins, alors qu'il marquait une mésestime assez prononcée pour les magistrats de son époque, dont pourtant quelques-uns ont été des hommes remarquables et de très honnêtes gens. Il faut enfin reconnaître qu'avec sa singulière puis-
sance d'observation, il aurait fait un excellent médecin, car il a proclamé, avec raison, quelques préceptes médicaux qui démontrent qu’il avait une claire vision de ce qui constitue une bonne méthode en médecine.
Enfin, il est curieux de constater qu'aucune profession, peut-être, ne lui a fourni autant de lecteurs et d’amis que celle des médecins. Au xvu° siècle, Guy Patin, le médecin le plus spirituel de son temps, était son lecteur assidu et avait son portrait chez lui. Au xIx° siècle, c’est le D' Payen qui s’est occupé de lui avec le plus de soin et de compétence. Sainte-Beuve qui a composé, à notre avis, l’étude la plus profonde qui ait été écrite sur Montaigne, avait fait plusieurs années d’études médicales, et je lui ai entendu dire à lui-même, en 1865, qu'il avait gardé de ces études une méthode positive, scientifique, d’observation qui avait beaucoup aidé à la formation de son talent.
Telle est la sagesse dans Montaigne. Elle est si vraie et si efficace, que chaque semaine pendant plusieurs mois de l’année, à Paris, douze personnes se rencontrent, à jour fixe, pendant trois heures, pour la goûter en commun. Chacun des membres prend en mains un exemplaire des Essais; l’un d’eux lit à haute voix et très posément l’un des chapitres. Chaque fois qu’une pensée originale ou profonde se présente, elle est l'objet, de la part de l’un ou de l’autre membre de la réunion, de remarques qui donnent souvent lieu à des discussions toujours douces, tranquilles, et conformes aux conseils donnés chapitre vin du livre III, mais généralement intéressantes, et à des applications à la vie courante. En outre, on y lit souvent en commun, dans les auteurs anciens, les pages d’où sont extraites les citations de Montaigne, et souvent aussi des chapitres entiers de ces auteurs, ce qui permet de goûter pleinement le charme de leur pensée.
Qu'on ne s’imagine pas que ces lectures si souvent renouvelées de Montaigne font de chaque membre de la réunion « l’homme d’un seul livre ». Un vieux proverbe affirme : « Je crains l’homme d’un seul livre. » Mais il ne peut s'appliquer aux lecteurs de Montaigne, même à ceux, en bien petit nombre, dont il est la lecture exclusive, puisqu'il cite, en près de 3.000 passages, tous les auteurs de l'antiquité.
J'ajouterai que le lecteur habituel de Montaigne ne fait que se procurer, en compagnie du plus spirituel des observateurs et sans quitter son fauteuil, le spectacle de la vie humaine, qui est la besogne de choix et le plaisir quotidien, mais banalement goûté, de la plupart des hommes et des femmes. À quoi occupentils leurs loisirs, et quels sont, en effet, les plaisirs qu’ils recherchent? Ils lisent des romans, vont au théâtre, font des visites, ou ils voyagent. Or, qu'est-ce qui fait l'attrait du roman, si ce n’est qu’on y trouve la peinture et l'interprétation de la vie humaine» Qu'est-ce qu’une pièce de théâtre, et qu’y cherchet-on, si ce n’est une tranche de la vie humaine? Pourquoi fait-on des visites, si ce n’est en grande partie pour se donner le spectacle de la vie? Pourquoi entreprend-on un voyage d'agrément, si ce n’est en grande partie aussi pour connaître d’autres hommes, leurs mœurs et leurs œuvres ? Seulement, avec Montaigne pour compagnon, on a un guide et un avertisseur incomparables.
On aime à répéter ces vers sur Montaigne, inspirés à une muse aimable dans une promenade aux environs de Bordeaux :
À travers les vieux pins qui peuplent la campagne, Des pas qu'on n’entend plus sont restés imprimés : Je crois suivre les pas du paisible Montaigne,
Je crois saisir dans l’air ses accents ranimés.
Aux lèvres des vieillards je cherche son sourire, Sa railleuse vertu, sa facile pitié, Ses préceptes du cœur que son cœur sait écrire, Et son amour pour l'amitié.
Que ce livre est beau! que je l'aime!
Le monde y paraît devant moi :
L'indigent, l'esclave, le roi, J'y vois tout, je m’y vois moi-même.
Bords heureux, de sa cendre il vous légua l'honneur, Tout ce qu'il cultiva nous instruit, nous attire, , Et les fruits que l’on en retire | Ont un goût de sagesse, un parfum de bonheur. -
Il est doux, en passant un moment sur la terre, D'effleurer des sentiers où le sage est venu;
| D'entretenir tout bas son malheur solitaire
Des discours d’un ami qu'on pense avoir connu.
| (Mme DESBORDES-VALMORE, Le Retour à Bordeaux.)