MONTAIGNE ÉTAIT-IL ONDOYANT ET DIVERS
« Certes, écrit Montaigne dès le chapitre initial des Essais, c’est un sujet merveilleusement vain et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder un jugement constant et uniforme. » Il le prouve par de nombreux exemples choisis parmi les hommes de guerre : Scanderberch, Conrad, Dyonysius, Sylla, Pompée, Édouard, prince de Galles, etc. En de nombreuses pages, il revient sur ce sujet, et il n’a pas de peine à rendre évidente, sous les formes les plus variées, cette vérité incontestable : que l’homme est un sujet instable, changeant et contradictoire, et en opposition fréquente avec lui-même dans ses sentiments, ses opinions, ses volontés, ses actes.
Il nous intéresse au plus haut point de savoir si Montaigne lui-même est tout entier compris dans ce jugement général, ou s’il fait exception, au moins pour les choses qui touchent au fond de son caractère.
Montaigne est un moraliste; il est, dans une certaine mesure, un directeur d’âme chez qui on vient apprendre comment on doit vivre, ce qui suppose que l’on trouvera chez lui un esprit conséquent, ferme dans ses pensées, et des règles de vie à peu près fixes, saines et concordantes, fondées sur la raïson et la justice.
Or ses contradictions sont si fréquentes d’une page à l’autre, sur les sujets les plus graves, qu’il règne un accord complet entre ses commentateurs pour affirmer qu’il est ondoyant et divers.
Il ne peut en être autrement, car il le proclame luimême dans le chapitre premier du livre IT, consacré, comme le chapitre premier du livre I, sous un autre titre, à l’Inconstance de nos actions. En analysant en détail et dans un style exquis la variété et la contrariété de notre esprit, il arrive à rappeler qu’il est « si souple qu'il nous montre deux âmes qui nous agitent chacune à sa mode, vers le bien l’une, vers le mal l’autre, une si brusque diversité ne se pouvant assortir à un sujet simple »; et il se place lui-même au premier rang parmi les esprits variables et doubles. Il est certain qu'ayant fait son livre pour se peindre et donner de lui-même un fidèle portrait, il nous a en réalité présenté deux images. L'une est tout à fait ressemblante, lautre en partie seulement; la première représente le Montaigne qui prend la vie au sérieux, le moraliste, l'éducateur, le politique avisé; l’autre le Montaigne humoriste et dilettante, qui nous paraît d’ailleurs se tenir habituellement au service du premier.
Avant de parler, comme nous allons le faire quelques
pages plus loin, du Montaïgne vraiment moraliste, essayons de montrer comment le Montaigne dilettante et charmeur délicieux, bien qu'intimement mélé à l’autre, non seulement lui laisse son jeu pour le lecteur qui sait le lire et l’a bien compris, mais encore lui apporte, en s’ajoutant à l'effet de ses contradictions, une aide précieuse, lui servant à la fois d’introducteur et de contre-poids, et lui fournissant les formes les mieux faites pour disposer l’esprit du lecteur à accueillir ses pensées sérieuses. Il sera alors facile de comprendre comment les jugements portés sur lui ont été si unani-
mement contraires à ce que nous croyons être la vérité.
Si l’on était surpris que l’esprit de Montaigne ne se soit pas sans interruption maintenu dans l'attitude des sérieux combats pour les idées, et qu’il ait donné tour à tour, et quelquefois presque simultanément, la parole au moraliste qui veut corriger et à l’ironiste qui s'amuse et qui amuse, il faudrait, il me semble, considérer qu’il devait être parfois découragé par le sentiment de son apparente impuissance, dans un milieu moral et politique si corrompu et si profondément gâté, et que son esprit a été souvent, pendant les dix-neuf ou vingt années qu'a duré la composition des Essais, balancé entre l'espoir d’avoir agi utilement par la plume, et son doute inévitable sur l’efficacité bienfaisante de son action.
Il semble qu'il devait lui arriver de se demander parfois si les hommes de son temps valaient réelle-
ment qu'il s’intéressât à eux, au point de composer | q P
des livres pour les avertir et pour les corriger, au risque
de sa tranquillité et peut-être de sa vie. De nombreux passages des Essais semblent prouver que, dans cette alternance de sentiments, il s’est donné l’habitude d’envisager les choses, tantôt sous leur aspect sérieux, tantôt sous leur aspect fantaisiste et plaisant, en se reposant d’ailleurs d’un état d’esprit par l’autre.
Il n'avait pas, comme beaucoup de nos contemporains, la salutaire et consolante notion du progrès humain, qui leur fait apercevoir, à travers des évolutions complexes et des mouvements en apparence incertains et quelquefois contradictoires, non pas un état stationnaire, mais au contraire une justice sociale en marche progressive, un mouvement, dont la ligne, brisée, n’en est pas moins ascendante ; assurance réconfortante qui, une fois solidement acquise, les empêche
de jamais désespérer de l'avenir. D'ailleurs, encore de nos jours, ne voyons-nous pas chez beaucoup d'hommes, même avertis et émancipés, naître des découragements et des mouvements d’ironie? J'en ai connu un, quelque peu excentrique, mais très intelligent, qui, découragé par la vue de tant d’égoïsme et de honteuses défections de la conscience ou de tant d’injustices, et ayant été autrefois très ardent aux choses sociales, ne voulait plus consentir à prendre la vie humaine au sérieux, à s'intéresser à l'humanité, ou seulement à la société qui l’entourait, que quelques heures par semaine — « et seulement les jours pairs ». — Surtout, j’ai eu, pendant vingt-cinq ans, près de moi, un ami excellent, homme éminent, placé à la tête de grands services publics, qu'il a dirigés longtemps avec un dévouement et une compétence qui lui ont valu à Paris et dans toute la France l’admiration des homimes de bien, et dont l’état d’esprit, sans aller aussi loin que le précedent, aide pourtant à comprendre la disposition qu’à certains moments je crois aussi apercevoir chez Montaigne.
Sans être misanthrope, l’ami auquel je pense avait cependant perdu trop d'illusions, il avait, comme disait Sainte-Beuve, « vu trop de flots » pour ne pas avoir lui aussi, de temps à autre, ses jours où, avec Renan, il faisait « une part à l'hypothèse que le monde ne serait pas quelque chose de bien sérieux ». Il était, d’ailleurs, vite ramené à l’autre aspect de la vie. Il ne pouvait, en effet, grâce à sa connaissance profonde de lhistoire, méconnaître qu'il y a et qu'il y aura toujours dans l’humanité, et de plus en plus nombreuse, une élite morale qui, quel que soit le nombre de ceux qui la composent, suffit à la rendre digne d'être aimée et servie; que ceux qui sont en dehors de cette élite ne sont pas tout à fait responsables de leur infériorité;
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qu’en somme l'excédent des forces malfaisantes sur les forces bienfaisantes que l'humanité tire d’elle-même progressivement va diminuant d'époque en époque.
Et mon ami se reconnaissait le devoir, puisque, par:
privilège, il en avait la possibilité, de consacrer une grande partie de son temps et de ses efforts à des
œuvres qui intéressaient la collectivité. Mais il se recon-
naissait aussi le droit de ne pas toujours regarder cette face de la vie et, toute satisfaction donnée à l’accomplissement de ses devoirs sociaux et à l’altruisme tel qu’il le concevait, il avait des séries alternantes de jours consacrés, les uns à rire un peu de nous et de lui-même et à avoir pitié de l’humanité, comme Démocrite, les autres À l’aimer et à la servir, comme Démocrate!. Et cette reposante gaieté des jours de détachement, en lui rafraîchissant l'esprit, lui apportait de nouvelles forces pour reprendre son activité confiante et salutaire.
Eh bien! l’état d’âme de Montaigne, sans qu'on puisse toujours le distinguer de son dilettantisme, me paraît avoir été souvent un peu analogue à celui de mon ami?. Qu'on en juge par ces quelques passages des Essais choisis entre plusieurs autres pareils :.« Je crois,
1. Démocrate était un philosophe du temps de l'empereur Auguste, dont les sentences réfutaient le pessimisme de Démocrite. (Voir NarGeow, Collection des Moralistes anciens, dédiée au Roy, Paris, chez Didot, 1783: Sentences de Démocrale.)
2. Les Jansénistes ont vu cet homme-là en Montaigne, particulièrement Nicole; ils n’ont vu même en lui que le philosophe dilettante, qui a très bien compris le faux éclat, la vanité et la misère des choses humaines. « C’est un homme, dit Nicole, parlant de Montaigne, qui, après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour
voir ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de.
lumières pour en reconnaître la sottise et la vanité. » (Essais de morale, t. VI, p. 223.) Mais ni Nicole ni les autres jansénistes n’ont su voir le Montaigne prenant la vie au sérieux
écrit-il, que les dieux jouent avec nous comme avec des balles de jeu de paume. » (III, v.)
« Je crois qu’il est vrai, à ce que dit Platon, que les hommes ont été faits par les dieux pour leur jouet, et c’est par moquerie qu’ils nous ont laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune, pour nous égaler par là et apparier les fols et les sages et les bêtes. » (I, x11.)
« J'aime mieux la première humeur (celle de Démocrite opposée à celle d'Héraclite). Je ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sottise..…. Notre propre condition est autant ridicule que risible. » (I, L.)
« La plus grande partie de nos actions n’est que masque et fard. » (I, xxxvIII.)
« Il me plaît de voir combien il y a de lâcheté et de pusillanimité en l’ambition, par combien d’abjection et de servitude il lui faut arriver à son but. » (I, 1.)
« Le roi Midas se tua, troublé et fâché de quelque malplaisant songe qu’il avait songé. C’est priser la vie justement ce qu’elle est de abandonner pour un songe. » (IL, v.)
« Notre vie est partie folle, partie prudence; qui n’en écrit que révérencieusement et régulièrement en laisse plus de la moitié. » (II, xt1.)
À ce pessimisme moqueur de Montaigne, qui souligne avec un humour plem de saveur et habituellement bienveillant les travers et les ridicules, s’associent tout naturellement les saillies gaillardes et esveillées, et surtout gaies, de son esprit primesautier. C’est cette ironie détachée, qui insinue ses traits plutôt qu’elle ne
et consacrant, avec persévérance, une grande partie des efforts de sa vie à diminuer les maux du fanatisme, de la cruauté dogmatique et de l'injustice, qui les accablaient, et à préparer pour sa part l'avènement de la liberté religieuse.
les marque avec force et qui, suivant l’expression de Brunetière, lui permet de « prendre la fleur de tout, en jouir, la respirer et s’en moquer, s’il y a lieu, après en avoir joui! », qui constitue le principal élément de son dilettantisme. Brunetière trouvait triste ce dilettantisme qui, au contraire, est en général optimiste et imprégne de gaieté les Essais de toutes les époques, ceux de 1572 comme ceux de 1588-02, et qui réellement s’incorpore au style de Montaigne et lui donne presque toute sa tonalité. Bien plus, il est devenu, à mesure que la composition des Essais avançait, l’une des principales causes de son succès, étant très habilement mis en œuvre pour assurer l'efficacité de sa propagande morale, réaliser avec une souplesse infinie ce que nous appellerons son principal dessein, et glisser insensiblement à la fois, en voilant ainsi la profondeur sous l’agrément, sa douce philosophie de la vie et des idées très hardies. À ce moyen naturel, Montaigne en a joint un autre qui est loin d’être aussi spontané, mais qui est aussi efficace. Il a encore ajouté, en effet, au jeu de son dilettantisme, le jeu de ses contradictions qui, pour une bonne part, sont simulées et ne correspondent nullement à son véritable état d'esprit. Voici d’abord comment Montaigne parle de lui : « Non seulement le vent des accidents me remue selon mon inclination, mais en outre je me trouble moi-même par l'instabilité de ma position... Je donne à mon âme, tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche... Toutes les contrariétés s’y trouvent, selon quelque tour et quelque façon, honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingtnieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable savant, ignorant, et libéral et avare et prodigue; cela,
1. BRUNETIÈRE, Hisloire de la lillérature française classique, t. I, p.614.
je le vois en moi aucunement, réellement, selon que je me vire. » (II, 1.)
Montaigne confirme ailleurs ces « contrariétés », qui” présente toujours comme naturelles. Au livre IT, chapitre x11 : « À peine oserai-je dire la vanité et la faiblesse qui est en moi. J'ai le pied si instable et si mal assis et ma vie est si déréglée que, à jeun, je me sens autre qu'après le repas. Si la santé me rit et la clarté d’un beau jour, me voilà honnête homme; si j'ai un cor qui me presse lorteil, me voilà renfrogné, mal plaisant, inaccessible; un même pas me semble tantôt rude, tantôt aisé; le même chemin, à cette heure, plus court, à un autre plus long; maintenant, je suis à tout faire, maintenant à rien faire, ce qui me fait plaisir à cette heure me sera quelquefois peine... »
Cette vivante peinture de sa variabilité, que Montaigne semble rapporter à l’ensemble de ses principales opinions, actions et humeurs, paraît d’abord presque pleinement justifiée par une première lecture des Essais et par les nombreuses contradictions qu’on y rencontre en effet. Mais, en réalité, si on lit les Essais attentivement, on y trouve des déclarations formelles et sincères de Montaigne qui, bien étudiées, détruisent presque toutes ces mêmes contradictions. Si on s’arrête aux principaux traits de sa pensée, on constate que la plu- : part des opinions et maximes qui lui sont le plus +" familières sont non seulement stables, mais presque invariables, et que sur de nombreux sujets il ne s’est jamais contredit, même dans ses paroles; et enfin, si nous envisageons sa vie et ses actes, nous trouvons de l'unité dans ses idées, beaucoup de fermeté dans ses résolutions, une grande égalité et sûreté dans sa conduite.
Des affirmations précises et sincères annulent les contradictions de Montaigne. En 1580, il écrivait déjà
CL. IL, ch. xvir) : « La plupart des imaginations que j'ai, et générales, sont celles qui, par manière de dire, naquirent en moi. »
En 1588, à ce même passage, il ajoutait le morceau suivant :
« La recommandation que chacun cherche de vivacité et promptitude d’esprit, je la prétends du règlement; d’une action éclatante et signalée, de quelque particulière suffisance, je la prétends de l’ordre, correspondance et tranquillité d’opinion et de mœurs. » Et il termine le passage en s’assimilant cette pensée de Cicéron, qui confirme la sienne : « S'il y a quelque chose de bienséant et d’honorable, c’est sans doute une conduite conséquente dans toutes les actions de la vie, ce qui ne peut se trouver chez un homme qui, se dépouillant de son caractère, s'attache à imiter les autres. » (Cicéron, De Officiis, I, 31.) Il est évident qu'ici déjà Montaigne veut déclarer qu’il est un et conséquent.
Voici un autre passage, écrit un peu après (1. IT, ch. 11), dont le texte est encore plus décisif :
« Je fais entier ce que je fais et marche tout d’une pièce; je n’ai guère de mouvement qui se cache et se dérobe à ma raison et qui ne se conduise à peu près par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sédition intestine; mon jugement en a la coulpe ou la louange entière; et la coulpe qu’il a une fois, il la toujours; car, quasi dès ma naissance, il est un : même inclination, même route, même force. Et en matière d'opinions universelles, dès l’enfance je me .ogeai au point où j'avais à me tenir. »
Et, en effet, rien n’est plus facile, en lisant les Essais, que de constater que sur la plus grande partie de ses opinions et sur les principaux sentiments qu’il a manifestés, Montaigne n’a jamais varié. Il a toujours montré une probité impeccable, il a toujours professé
une fidélité scrupuleuse à sa parole, une fidélité inébranlable à l'amitié et au souvenir de l’ami perdu; une grande pondération, une ferme indépendance vis-à-vis des princes et des rois; il a toujours apporté la mesure dans presque tous les actes de sa vie, et une grande impartialité vis-à-vis de tous les partis; il a toujours admiré les héros de l'antiquité et les vrais grands hommes de son temps; sa doctrine morale, purement humaine et naturelle, ayant sa source dans la raison et dans la conscience, n’a jamais varié d’un âge à l’autre; la vertu a toujours consisté pour lui dans la lutte victo-
ROSE, rieuse de la volonté et de la raison sur les appétits et sur les passions pour les régler; il n’a jamais cessé de protester avec indignation contre la haine, le fanatisme, lintolérance, la perfidie, la cruauté; contre les tortures judiciaires et contre les atroces procès et tortures de sorciers; il a toujours parlé de la justice de son temps dans les mêmes termes, et l’a toujours jugée sévèrement; il a toujours refusé toute confiance à la médecine du xvr° siècle; et, par-dessus tout, — nous l’avons prouvé, — il a toujours montré un courage ferme.
Il n’en faut certes pas davantage pour établir que Montaigne n’était, sur les points essentiels qui touchent au fond du caractère et qui créent la personnalité, ni changeant, ni ondoyant, ni divers.
Pourquoi donc répète-t-il souvent qu’il est inconstant, qu'il est indécis, qu’il manque d’unité et de conséquence, et pourquoi sur d’autres points se contredit-il, et veut-il passer pour ondoyant aux yeux d’un grand nombre de ses lecteurs? Nous tâcherons, au chapitre 1x de cette Étude, d’en faire connaître la principale raison. Essayons d’abord de tirer au clair ses procédés mêmes et le jeu de ses contradictions, au milieu desquelles on arrive enfin, à notre avis, à s'orienter, si on sait l'étudier.
Au dernier chapitre des Essais (1. III, ch. xuT), après s'être, en termes d’ailleurs obscurs et contradictoires, donné de nouveau pour semblable à la plupart des hommes « bas et communs » auxquels il ne reconnaît
y presque aucune solidité d’esprit, aucune conséquence,
| aucune relation, aucune conformité, Montaigne résume tout ce qu’il a dit sur ce sujet dans son livre; mais il reconnaît d’autre part que, s’il a agi de la sorte, c’est de propos délibéré et parce qu’il avait dés raisons pour souvent présenter ainsi son personnage moral sous des traits différents de sa physionomie réelle. Ne dit-il pas, en effet, qu'il « affectait », et qu'il « s’étudiait » à se rendre connu par être méconnaissable 1 ?
Montaigne, par cet aveu, paraît vouloir avertir le lecteur qu'il doit tenir compte d’une déclaration qu’il a faite ou va faire au chapitre IX du même livre?. Il y a, en effet, dans ce chapitre, une petite phrase, presque inaperçue, et qui, en tout cas, n’a jamais été comprise, ce nous semble, dans son vrai sens, et qui va nous apporter, je crois, la démonstration des arti-
1. Voici le passage : « Ce qu’on remarque pour rare au roy de Macédoine Persée, que son esprit, ne s’attachant à aulcune condition, alloit errant par tout genre de vie, et représentant des mœurs si essorées et vagabondes, qu'il n’estoit cogneu ny de luy, ni d’aultres, quel homme ce feut, me semble à peu prez convenir à tout le monde; et, par dessus tout, j'ay veu quelque aultre, dé sa taille, à qui cette conclusion s’appliqueroit plus proprement encores, ce crois-je. Nulle assiette moyenne, s’emportant toujours de l’un à l'autre extreme par occasions indivinables, nulle espece de train, sans traverse et contrariété merveilleuse; nulle faculté simple : si que le plus vraysemblablement qu'on en pourra feindre un jour, ce sera qu'il affectoit et estudioit de se rendre cogneu par estre mécognoisable. » (Tous les commentateurs ont pensé, avec raison, que Montaigne fait ici allusion à lui-même.)
2. Nous disons « a fait » ou « va faire », parce qu'il est fort possible que Montaigne ait écrit le passage du chapitre xt avant celui du chapitre 1x.
fices que nous dénonçons chez Montaigne. Cette phrase est celle-ci : « Joint qu'à l’avanture, ai-je quelque obligation particulière à ne dire qu’à demi, à dire confusément, a dire discordemment. »
Si cette phrase avait fixé, comme elle le mérite, l’attention des commentateurs, n'est-il pas évident qu'ils se seraient aperçus que Montaigne veut ici que nous comprenions qu'il s’est trouvé obligé, par prudence, à prendre dans l’expression de sa pensée des précautions et des détours, à employer des artifices de langage de plusieurs sortes ; que certaines de ses idées sont telles qu'il n’a pu les exprimer qu’à moitié, laissant au lecteur averti le soin de les compléter ; qu’il a été contraint d’en présenter d’autres sous un jour obscur et confus, afin que seul le lecteur qui sait rencontrer son air! en puisse pénétrer le vrai sens; qu’enfin, sur d’autres sujets, ses opinions sont si hardies qu’il s’est vu forcé de les présenter, pour la plupart, sous des aspects contradictoires, disant souvent, alternativement, blanc et noir, afin que le lecteur ordinaire et peu attentif, dont il désire ménager les sentiments et les préjugés, ne sache quelle est vraiment son opinion, et si même il en a une précise. Cette petite phrase, qui nous semble s’allier très bien avec ce que nous venons de dire sur
1. Dans un autre passage, Montaigne écrit que, souvent, les histoires qu'il raconte et les allegations qu'il produit « portent, hors de son propos, la semence d’une matière plus riche et plus hardie, et sonnent, à gauche, un son plus délicat, et pour lui qui n’en veut exprimer davantage, et pour ceux qui rencontreront son air ». Cette phrase est aussi, on s'en aperçoit facilement, une des clefs des Essais; elle est, comme celle que nous interprétons dans la présente page, un aveu formel des artifices que Montaigne se trouve obligé souvent d'employer. « Ceux qui savent rencontrer son air » sont ceux qui ont compris qu'il ne peut tout dire, mais qu'il en dit assez pour ceux qui, exercès à sa lecture, savent comprendre le sens de ses paroles, et qui sont entrès dans son jeu.
ce portrait volontairement brouillé que Montaigne a voulu donner de lui, est une lumière qui va nous per-
, mettre de distinguer vite et surtout facilement, parmi
les contradictions, celles qui sont réelles de celles qui sont feintes'; et nous pourrons constater que le plus souvent l’artifice est facile à découvrir, tandis que, dans d’autres cas, il est plus difficile à rendre évident. Mais il est aussi clair que possible que son amour de la simplicité et de la sincérité absolues qu’il prêche partout, dont il donne l'exemple dans sa vie et qui paraît bien être dans son caractère, n’a plus son emploi dans la lutte contre les cruautés politiques, contre le fanatisme et l’intolérance religieuse, et dans ses efforts pour la préparation d’un régime politique plus acceptable, et qu’il faut y employer des artifices, des équivoques, des feintes nombreuses, sous peine de ne pouvoir exprimer sa vraie pensée, ni aboutir à ses fins, et de s’exposer à voir son livre et lui-même condamnés au bûcher. Les passages des Essais où Montaigne ne dit « qu’à demi » et ceux où il dit « confusément » sont assez nombreux. Ceux où se trouvent exprimées des opinions absolument opposées, alternativement soutenues, et où l'intention d’égarer absolument l'esprit de certains lecteurs est évidente, sont fréquents aussi; les sujets v sont plus importants, et demandent, par suite, plus
1. Sainte-Beuve,qui semble n'avoir pas plus que les autres commentateurs remarqué la phrase que nous venons de rappeler, mais qui pourtant a compris en partie les artifices de Montaigne, explique pittoresquement la tactique de l’auteur : « Au demeurant, dit-il, nous tenons la clet glissante qui bon gré, mal gré, quelque glissante qu'elle soit, nous reste à la main. Nous pouvons ouvrir chez lui toute l’enfilade de ses pensées, ce labyrinthe de pensées et de chambres où il se plait, sans qu'on sache jamais, non plus que Pygmalion, dansla quelle ilcouche. » (SAINTE-BEUVE, Port-Royal, t. II, p. 441.) — Nous croyons voir pour notre part dans quelle chambre il couche.
d'attention. Nous allons en citer quelques-uns et les analyser, en ne perdant pas de vue la petite phrase.
Dans telle page, Montaigne se peint comme incapable de se faire une opinion à laquelle il puisse se tenir, en laquelle il puisse avoir confiance, et comme ayant toujours eu besoin d’un guide et d’un modèle. Dans telle autre page il déclare, au contraire, que ses opinions sont le fruit de ses propres réflexions, qu’il n’a consulté les auteurs que pour en vérifier la valeur, qu’elles sont déjà naturellement établies en lui, et en général depuis longtemps.
Il écrit d’abord en effet : « Je ne me sens propre qu’à suivre, et me laisse facilement entraîner par la foule, je ne me fie pas assez à mes forces pour entreprendre de commander et de guider ; je suis bien aise de trouver mon pas tracé par d’autres. S’il faut suivre le hasard d’un choix incertain, jaime mieux que ce soit tel qui s’assure des siennes opinions que je ne ferai des miennes. » (I, xvur.) Mais à ces paroles, quatre pages plus loin, il oppose ces lignes qui en sont le contrepied :
« Cette capacité à trier le vrai, quelle qu’elle soit en moi, et cette humeur libre de n’assujettir ma créance, je la dois principalement à moi; car les plus jeunes imaginations que j'ai et générales sont celles qui, par manière de dire, naquirent en moi; elles sont naturelles et toutes miennes. » Notez qu'il n’a pas dit que pour certaines opinions il avait besoin d’un guide, et que pour certaines autres il le trouvait en lui-même. Il parle en effet de ses imaginations et opinions en général, et par conséquent des très nombreux sentiments et opinions que nous avons énumérés pages 33-34, qui étant certainement les siens et n'ayant jamais cessé de Pêtre, sont compris dans cette déclaration. Cette contradiction est donc absolument artificielle ; elle est dans ses paroles, mais n’a jamais existé dans son esprit.
Dans telle page, il vante la grande utilité et le grand intérêt de la culture, de la vraïe science et de la philosophie; dans telle autre, il déclare cette même science et cette même philosophie vaines, inutiles et même dangereuses. Livre IT, chapitre xu, il écrit : « En beaucoup de sagesse, beaucoup de déplaisir, de travail et de tourment. À-t-on trouvé que la volupté et la santé soient plus savoureuses à celui qui sait l’astrologie et la grammaire? j'ai vu cent artisans, cent laboureurs plus heureux que des recteurs d’universités, »
« Et qui nous comptera par nos actions et nos déportements, il en trouvera plus grand nombre d’excellents entre les ignorants qu'entre les savants. » (I, x.)
Et encore : « Regardons à terre ces pauvres gens que nous voyons épendre leur tête penchante après leur besogne, qui ne savent ni Aristote, ni Platon, ni préceptes, de ceux-là tire nature des effets de constance et de patience plus fins et plus rudes que ceux que nous étudions si anxieusement à l’école. Combien en voit-on ordinairement qui méconnaissent la pauvreté ; combien qui désirent la mort ou qui la passent sans alarmes et sans afflictions. » (II, xx1.)
De ces trois passages qui sont tout à l'avantage de l'ignorance et au détriment de la science, rapprochons les suivants qui les contredisent et où Montaigne en revient à vanter avec force la science précédemment dédaignée :
« Les âmes qui par leur stupidité ne voient les choses qu'à demi, jouissent de cet heur que les nuisibles les blessent moins; c’est une ladrerie spirituelle qui a quelqu’air de santé; que la philosophie ne méprise pas du tout. Mais pourtant ce n’est pas raison de la nommer sagesse, ce que nous faisons souvent. Pour mesurer la constance il faut savoir la souffrance, pour apprécier
la valeur de l'endurance il faut connaître le degré de sensibilité. » (III, x.)
« La fermeté aux dangers (si fermeté il la faut appeler), le mépris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se trouver souvent aux hommes par faute de bien juger de tels accidents et ne les concevoir tels qu'ils sont. La faute d’appréhension et la bétise contrefont aussi parfois les effets vertueux comme j'ai vu souvent advenir qu’on a loué des hommes de ce quoy ils méritaient du blâme. » (II, xr.)
« Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité et faute d’appréhension du vulgaire lui donnent cette patience aux maux présents et cette profonde nonchalance des sinistres accidents futurs. » (III, x11.)
Et enfin celui-ci : « Je ne puis croire que la bassesse de l’entendement puisse plus que la vigueur, et que les effets du discours (de la raison) éclairés par la science ne puissent arriver aux effets de lPaccoutumance. » (, xxv.)
Il est impossible de se contredire plus formellement qu'il ne le fait dans les passages précédents. Il ne reste déjà plus rien de Péloge de l'ignorance. Mais il continue encore :
« C’est, à la vérité, écrit-il en ouvrant le chapitre xu du livre IT, une très utile et grande partie que la science : ceux qui la méprisent témoignent assez leur bêtise. »
Il ajoute (II, vin) : « J'aime et honore le savoir autant que ceux qui l’ont; c’est, en son vrai usage, le plus noble et le plus puissant acquèêt des hommes. »
Et encore (I, xxv) : « Mais d’où il puisse advenir qu'une âme riche de la connaissance de toutes choses n'en devienne pas plus vive et plus éveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi sans s’amender les discours et jugements des plus excellents esprits que le monde ait portés, j'en suis encore en
doute. » Et quelques lignes plus loin : « Notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit... de: savoir. »
Ici aussi il est facile de voir qu’il s’agit d’une contradiction artificielle qui n’est pas dans la pensée de Montaigne, puisqu'il reconnaît dans les trois avantderniers morceaux que les prétendues qualités qui se rencontrent chez les ignorants sont dues non pas à leur ignorance elle-même, mais à leur insensibilité et à leur inconscience, ce qui leur enlève toute valeur morale. Il annule ainsi tout ce qu’il a pu dire sur Pinutilité de la science et la supériorité de l'ignorance, puisqu’il reconnaît que la ladrerie spirituelle des ignorants n’est pas la sagesse, la santé de l’âme, que leur fermeté en présence de la mort et des infortunes n’est pas la vraie fermeté, comme celle de ceux qui savent ce qu'est la mort et ce que sont les infortunes.
Montaigne ditaussi dans plusieurs pages, et il répète qu’il n’a pas corrigé, qu’il n’a même pas cherché à corriger ses mauvaises inclinations. Aïlleurs il déclare au contraire qu’il s’est efforcé de les combattre et de les régler, et qu’il y a réussi.
Ainsi, livre HI, chapitre x1x, il avoue : « Je n’ai pas corrigé comme Socrate, par la force de ma raison, mes complexions naturelles, et n’ai aucunement troublé par art mes inclinations; je me laisse aller comme je suis venu, je ne combats rien, mes deux maîtresses pièces vivent de leur grâce en paix et bon accord. »
Au chapitre vi de ce même livre II, il dit au contraire « qu’il est accoutumé à lutter les défauts qui sont en lui et les dompter par lui-même ».
Pareillement au chapitre xt du même livre IT : « Ma conscience me donne le moyen d’éveiller toutes mes provisions et de porter la main et toutes mes ressources au-devant de la plaie, et éprouver en ma patience que
j'avais quelque tenue contre la fortune, et qu'à me faire perdre les arçons il fallait un grand heurt. »
Il parle ailleurs des vices qu’il a retranchés et combattus. De bonne heure il a appris à craindre son allure naturelle, à contraindre sa vie, à la ranger pour un nouvel état, s’est avancé vers la réparation et le règlement. Il a des raïsonnements sains et vigoureux, cherche à croître en patience, prudence et résolution; s’assagir est son métier et son ouvrage. Il met tous ses efforts à former sa vie. Le gain de son étude, c’est d’en étre devenu meilleur et plus sage. Rien n’est en effet plus facile que de démontrer que Montaigne a, tout le long de sa vie, lutté en général contre ses inclinations; qu’il a, par exemple, opposé une résistance persévérante à l’amour passion, qu'il a lutté contre l'ambition, contre l’amour de l'argent, sachant opposer à chacune de ces passions le procédé qui s’adaptait le mieux à cette lutte : souvent c’est la méthode préventive, la méthode dérivative, sachant y appliquer merveilleusement le calcul des risques, sachant d’ailleurs aussi dans quelques cas s’accommoder à la passion, si elle ne l'amène à rien de contraire à l’honnèteté et à l’honneur, et si les risques sont pour lui seul, ou tout au moins si les dommages sont facilement réparables. Mais, en général, à] épie les circonstances de ses passions, les petits vents avant-coureurs qui les annoncent; ls voyant venir il s'applique à ralentir leur impétuosité ; il s'oppose à leurs progrès, il s’atiache à ne pas se laisser captiver à leur merci.
Le chapitre x du livre II, De ménager sa volonté, n'est-il pas d’ailleurs consacré tout entier à nous montrer comment il a, dans toute sa vie politique, employé avec succès tous ses efforts à rester maître de ses impulsions, de ses passions, et à ne jamais s’en laisser posséder ? j
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Il est donc bien évident que ses déclarations touchant leffort qu’il n’aurait pas fait pour lutter contre ses inclinations sont un artifice.
Nous trouvons de même, pour et contre sa sensibilité naturelle, une autre contradiction artificielle. IL écrit au chapitre x du livre II : « J'ai grand soin d’entretenir par l'étude et par raison ce privilège d’insensibilité qui est naturellement très avancé en moi, j'épouse et me passionne de peu de chose. » Et, une page après, il déclare qu’il est « sensible et facile à émouvoir » : « Si ma volonté se trouvait aisée à hypothéquer et à s'appliquer, je n’y durerais pas, je suis trop tendre par nature et par usage. » Or, toutile texte des Essais décèle chez Montaigne la plus vive sensibilité, et les principales actions de sa vie en témoignent également.
La même contradiction dans les paroles se retrouve sur la question de religion. Dans nombre de pages, il exprime des sentiments chrétiens et déclare que, étant né dans la religion catholique, il y mourra. Dans d’autres nombreuses pages, il renverse tout ce qui a pu donner l’impression de son catholicisme, et déclare qu'il ne croit pas à l’immortalité de l’âme. Nous montrerons dans le cours de cette Étude que son opinion antireligieuse est la seule qui soit sincère.
Guidés par la lumière que nous a fournie la petite phrase du chapitre 1x du livre IIT (« Joint qu’à Pavanture, jai quelque obligation, etc.), nous venons donc de mettre sous les yeux du lecteur plusieurs passages importants des Essais où Montaigne s’est cru obligé à dire « discordemment ». Résumons-les. Montaigne n’ignore pas, et il a toujours pensé que la science est la plus belle acquisition de l’homme et des plus utiles, et cependant il s'amuse souvent à soutenir avec une apparence de consistance qu’elle rend le savant inférieur à l’ignorant. Quant à la fermeté et au courage,
il sait parfaitement qu'il a toujours eu sur les sujets importants des opinions fermes auxquelles il a grande confiance et qu’il a acquises par ses propres réflexions; et, malgré cela, il s'amuse à dire qu’il n’a aucune opinion en laquelle il puisse avoir confiance et qu'il ait acquise par lui-même. Il sait fort bien qu’il a, toute sa vie, fait effort pour combattre ses inclinations et ses passions, et cependant il affirme à plusieurs reprises qu’il n’a jamais rien fait pour atteindre ce but, et qu'il est resté ce qu’il a toujours été. Il est doué d’une très grande sensibilité, il est très tendre et très impressionnable, et malgré cela il se déclare, un peu plus loin, insensible, et d’une insensibilité constante et croissante. Il sait très bien qu’il ne croit à aucun des dogmes catholiques, ce qui ne l’empêche pas d'affirmer qu’il est catholique et le restera toute sa vie.
Les principales causes de ces contradictions feintes seront mises, nous le répétons, en lumière dans le chapitre sur la religion de Montaigne; mais nous ne voulons pas laisser ce sujet sans avoir montré que ces contradictions voulues et artificielles et ce manque de respect pour plusieurs de ses principales opinions se retrouvent même sur le sujet le plus important qui soit traité dans les Essais, sur la raison. Heureusement on peut dire avec certitude que les contradictions qui se rencontrent sur ce point plus que sur tout autre sont dans ses paroles, mais qu’elles sont beaucoup moins dans son esprit.
Montaigne a trois manières différentes de parler de la raison. Dans l’Apologie! il la renverse, il la ruine; c’est la raison métaphysique; il la déclare impuissante, vaine, qu’elle soit employée aux recherches ontologiques ou à prouver les vérités de la foi. De ce côté, sa conclu-