‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 43 sur 297 · Essais, 1. Il, ch. xu · texte numérisé non relu

Essais, 1. Il, ch. xu

sion est définitive; la raison, pour Montaigne, ne peut aboutir qu’à résoudre les questions relatives, à découvrir | les causes secondes et à formuler les rapports constants de similitude et de succession que nous appelons lois, et qui sont seuls accessibles à l'esprit humain. Mais cette raison positive, naturelle, universelle, est la seule lumière qui puisse éclairer notre conduite et contrôler nos sentiments et nos inclinations. Aussi c’est l’importance qu'il lui accorde, c’est la fonction prédominante qu’il lui attribue dans la vie de l'esprit, qui fait de Montaigne non seulement un philosophe rationaliste, mais le principal initiateur de tous les philosophes rationalistes des siècles suivants1. Elle est tellement pour lui la seule et unique autorité, qu’il lui reconnaît assez de force pour que, lui Montaigne, dans les Essais, puisse établir, en s'appuyant et se guidant sur elle, toutes ses règles de vie, toutes ses opinions sur la vertu et sur les vices, tous ses jugements sur les événements de lhistoire, toutes ses recettes pour être heureux, toute sa sagesse en un mot et son art de vivre, et toute sa conduite politique. Elle est, enfin, tellement pour lui la faculté maîtresse qu’il importe avant tout de fortifier, que léducation qu’il propose pour les enfants consiste presque exclusivement dans sa culture.

Eh bien! c’est une intention si arrêtée, un parti pris si ferme et si décidé dans l'esprit de Montaigne, d’opposer par un jeu artificiel une opinion à une autre de

1. Quelle grosse erreur de soutenir, comme l’a fait Brunetière (Histoire de la lilléralure française classique, t. I, p. 606), que « Montaigne ne croit pas au pouvoir de la raison», parce que, dit-il, tout ce que les hommes expliquent et justifient par l'autorité de cette raison, il l’attribue, lui, à l'autorité de la coutume et à l'empire de l'usage! Or, Montaigne constate au contraire que les hommes suivent la coutume au lieu de suivre la raison; mais il reconnait et proclame que la raison est le seul guide légitime de nos actions, et que le contraire est généralement contraire à la raison.

ses opinions, qu'il ose plusieurs fois médire de cette raison qui est tout pour lui et sans laquelle les Essais ne seraient que des coups de sonde sans profondeur sur la nature humaine. Il traite la raison de « troublefête et lui reproche d’agiter la vie par des opinions si fines ; si elles ont de la vérité, je la trouve trop chère et incommode! ». Il serait même disposé, « au rebours », à faire valoir la vanité et l’ânerie, si elles lui apportent du plaisir. Cette contradiction est assurément humoristique, mais elle n’en est pas moins un manque de respect pour la raison qu’il place par cette parole de dilettante bien au-dessous du niveau où il la tient réellement.

Il suffirait, pour corroborer encore l'idée que nous venons de développer dans ce chapitre, si elle en avait besoin, de parcourir la vie de Montaigne et de voir si sa conduite a été celle d’un inconstant, d’un incohérent, d’un esprit changeant et variable. Or, le lecteur peut le suivre dans tous les faits de sa vie dont nous mettons une partie en lumière dans cette Étude, il constatera que sa conduite privée comme ses actes politiques ont présenté une constance, une suite, une unité de vues, qui sont en opposition formelle avec la variabilité des opinions et l'incertitude des jugements qu’on lui attribue et qu’il s’attribue lui-même.

De ces faits, notons-en deux ici, qui nous paraissent particulièrement probants. L’un est la double négociation dont il fut chargé, de 1574 à 1576, entre Henri de Navarre et Henri de Guise, et celle, plus longue et mieux connue dans les détails et qui se prolongea pendant deux années, entre Henri de Navarre et Matignon, lieutenant en Guyenne du roi de France Henri II.

N'est-il pas évident que le seul fait d’avoir été

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