‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 44 sur 297 · Essais, 1. III, ch. 1x · texte numérisé non relu

Essais, 1. III, ch. 1x

choisi pour ce rôle délicat et difficile de médiateur entre des personnages de cette importance est la preuve qu’on appréciait chez lui non seulement la droiture et le jugement, mais l’unité, la résolution, la fermeté du caractère, la suite et la conséquence dans les idées, et que lui-même se reconnaissait la possession de ces qualités, sans lesquelles il n'aurait certainement pas accepté ces médiations? Ces qualités lui ont d’ailleurs été nettement attribuées et ont été proclamées par Duplessis-Mornay, le conseiller intime de Henri IV, dans sa correspondance avec Montaigne, ainsi que par le vicomte de Turenne, dont nous citerons la lettre à Montaigne dans le chapitre sur sa politique.

Nous en trouvons une nouvelle preuve dans ce qui fut, non un acte, mais un grand projet de sa vie, lorsqu'il nous confie qu’il aurait accepté de remplir auprès d’un roi, — et nous verrons que ce roi était Henri IV,— la fonction officieuse de conseiller habituel, à la condition que ce fût une charge absolument libre et indépendante, non rétribuée, afin qu’il n’eût aucune crainte de parler ouvertement au souverain, et qu’il fût seul à la remplir. Il se sentait surtout apte, dit-il, à contrôler ses mœurs, lui faisant connaître ce que l’on pensait et demandait de lui, et à le préserver contre les flatteurs, et, en somme, à lui ouvrir les yeux, le gourmandant non seulement avec douceur, mais avec une grande franchise et un grand courage; il insiste sur cette condition. N’est-il pas évident que, pour se croire et se dire propre à remplir un poste aussi difficile, il faut se reconnaître du jugement et une haute raison, et aussi de la décision, de l’unité, de la constance, de la suite dans les idées, enfin être loin d’avoir réellement de soi l'opinion qu’il cherche souvent à donner sur son défaut de constance dans le jugement et sa prétendue incurable variabilité ?

Quelle sûreté d’ailleurs, quelle continuité, quelle fermeté et quelle constance dans les idées et dans les résolutions ne lui a-t-il pas fallu montrer, dans un temps de discorde, de haine, de violent fanatisme et d’intolérance, pour se maïntenir toute sa vie, sans avoir, à notre connaissance, failli une seule fois à la règle qu’il s'était tracée de rester à la fois indépendant et en bonne amitié avec les chefs de tous les partis : « Je ne sais pas m’engager, dit-il, si profondément et si entier; quand ma volonté me donne un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Hors le nœud du débat, je me sais maintenir en équanimité et pure indifférence... Je me prends souvent au plus sain des partis, mais je n’affecte pas que lon me remarque spécialement ennemi des autres... J'accuse merveilleusement cette vicieuse forme d’opinion : «Ilest de la Ligue parce qu’il admire la grâce de M. de Guise; l’activité du roi de Navarre l’étonne, il est huguenot; il trouve ceci à dire aux mœurs du roi, il est séditieux dans son cœur!. »

Nous croyons en avoir assez dit pour pouvoir conclure que, contrairement à l'opinion commune, universelle même, Montaigne n’a jamais été un homme ondoyant et divers, ni un esprit sans suite, sans conséquence et sans unité, mais qu’il a au contraire montré un esprit très résolu, très un et très constant. Nous lui rendons ainsi toute son autorité, sans d’ailleurs rien enlever à ses attrayantes variations et à sa mobilité charmante, en tout ce qui ne touche pas au fond du caractère.

Rien, en effet, dans la thèse que nous venons de présenter, n'empêche le lecteur non formaliste de jouir à la fois du Montaigne dilettante et humoriste et du

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