‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 46 sur 297 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Q . . N A l'expérience. Si elle est en grande partie conforme à De peus

à la doctrine stoïcienne, mais qui la dépasse beaucoup en solidité et peut-être en sincérité, ce n’est pas qu'il lait puisée tout entière dans les ouvrages de ce philosophe. Montaigne, mis en contact par son humanisme et par sa curiosité pénétrante avec les auteurs de l’antiquité et cherchant à organiser sa vie, ne paraît pas avoir été un syncrétiste ni un éclectique, faisant un choix étroit et précis parmi les opinions anciennes pour en former les siennes et puisant ainsi étroitement dans ses lectures les sources naturelles de la morale. Quand il écrit ses premiers Essuis, de trente-neuf à quarantesept ans, il n’est plus un « principiant » qui débute; il a déjà beaucoup observé son moi et celui de ses contemporains, et par ses lectures celui des hommes de tous les temps; il a déjà beaucoup réfléchi et profité de son expérience : c’est un esprit original qui examine les doctrines de toutes les écoles, mais qui n’en garde que ce qui confirme ses propres idées et peut être concilié avec ses dispositions naturelles, ramené à ses propres conceptions. Mais il-tient à nous faire comprendre que

la doctrine morale qui offre avec ses idées les affinités les plus réelles, qui l’a le plus aïdé à fortifier sa pensée sur la philosophie pratique de la vie, et dont il a pris pleine possession, sans aucun esprit dogmatique et définitivement arrêté, est celle d’Épicure.

Montaigne l’a d’ailleurs agrandie en l’adoptant et lamendant. Mais c’est bien, au fond, celle du véritable Épicure, de celui dont parle avec beaucoup d’éloges un grand chrétien du siècle de Louis XIV, au moment même de la révocation de l’édit de Nantes — celle que quelques-uns, en petit nombre, ont enfin de nos jours à peu près exactement exposée. Ce n’est pas celle du faux Épicure, celui qui, calomnié par toutes les écoles, a vu ses élèves appelés par Horace lui-même, par ironie, croyons-nous : Epicuri de grege porcum. Coquelin, chancelier de l’Église et de l’Université de France, le 3 avril 1685, dans L’ « approbation » du livre écrit par le baron Des Coutures sur la Morale d'Épicure, nous apprend, en effet, que son grand et saint prédécesseur Gerson avait lu sous le nom d’Épicure deux œuvres tellement différentes l’une de l’autre, qu’il avait cru qu'il y avait deux Épicure : l’un mettant la félicité de la vie dans les voluptés des sens, l’autre, d’une morale élevée, celle des Maximes et des Lettres à Ménécée et à Pythoclès. Le chancelier Coquelin montre que le dernier est le seul vrai et que la doctrine du premier n’est qu’un épicurisme grossièrement et malicieusement “altéré par ses adversaires stoiïciens, qui, chacun le

sait, étaient à cette époque les pharisiens du paganisme, et firent tout ce qu'ils purent contre Épicure, afin de le rendre odieux et de le faire persécuter. Montaigne fait allusion à ces calomnies dans les Essaist.

Le recteur Coquelin ajoute que « rien autant que la

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