‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 47 sur 297 · Au chapitre x1 du livre II · texte numérisé non relu

Au chapitre x1 du livre II

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morale d'Épicure ne doit produire un sentiment de confusion et de honte dans l’esprit des chrétiens qui, bien qu’ils connaissent les misères de l’homme, la grâce et la bonté de son libérateur, qu'ignore le philosophe ancien, ne vont pas cependant aussi loin que lui dans la découverte et la pratique de la vertu ».

Les maîtres de la génération philosophique qui nous précède savaient aussi rendre justice à la doctrine épicurienne, même lorsqu'ils la réfutaient, et savaient nettement marquer les traits qui la séparent du stoicisme. Aujourd'hui, en ce temps de pragmatisme à outrance, il semble que l’on soit convenu entre sages de prêcher, comme dirait Montaigne, les choses non comme elles sont, mais comme elles « servent », sauf peut-être à se méprendre de la meilleure foi du monde sur ce qui sert vraiment. Aussi, depuis plus de trente ans, en France (même dans les plus hautes écoles), on n’a pas toujours enseigné la philosophie ancienne dans son véritable esprit On a parfois oublié les belles études sur Épicure d’Ernest Havet, de Constant Martha, de Guyau, de Victor Brochard. Parmi ceux des autres philosophes qui en ont loyalement tenu compte, ce nest qu'après lavoir passée au filtre déjà pragmatique des Ravaisson et des Renouvier, qu'on l’a présentée à la jeunesse. On’a ainsi perdu peu à peu l’habitude d'étudier l’épicurisme aux seules sources qui nous en restent : Lucrèce, Cicéron, Diogène Laërce, auxquels il faut joindre aujourd’hui quelques fragments recueillis dans les fouilles d'Herculanum. Nous y ajouterons volontiers les leçons du professeur actuel d’histoire de la philosophie à la Sorbonne, M. Robin.

Deux professeurs très distingués de l'Université, dans ces dernières années, ont mêlé à la doctrine de Montaigne celle des Stoïciens, avec, à mon sens, une méconnaissance aussi grande de cette dernière que de

celle de Montaigne lui-même. Leur science générale et leurs talents ne sont pas ici en cause; personne plus que moi n’apprécie plusieurs jolies choses qu’ils ont su dire sur Montaigne. Ils sont trop éclairés pour ne pas reconnaître que, dans une édition des Essais, il s’agit avant tout de s’efforcer de mettre le lecteur à même de le bien comprendre, et que si j'insiste sur ce qui nous divise, ce n’est pas pour le plaisir de contredire. Cest qu'ils se sont engagés, à mon sens, l’un et l’autre, dans des conceptions erronées, qui entraîneraient les élèves et les lecteurs en général dans une fausse orientation touchant la pensée de Montaigne. MM. Fortunat Strowskit et Pierre Villey ? ont publié, l’un un livre sur Montaigne en 1906, l’autre deux volumes, en 1908, sur Les Sources et l'Évolution des Essais de Montaigne, sous l'inspiration de leur maître Brunetière qui avait, dans des leçons à l’École normale, exposé l’idée très attrayante, et en apparence toute naturelle, qu’il pour-

\ rait bien y avoir une évolution dans les idées princi- | pales de Montaigne, les Essais ayant été formés par des

« alluvions successives5 ». Ils ont fourni deux schémas de l’évolution des Essais qui, quoique quelquefois différemment établis, coïncident néanmoins dans leurs grandes lignes. Pour M. Strowski, Montaigne était stoicien dans la première phase de composition des Essais, puis sceptique dans la deuxième et, enfin, dans la troisième phase, épicurien, tout en restant catholique. Pour M. Villey également, il aurait été stoicien dans la première époque, dans les Essais de I 72 et 1573 et peut-être aussi de 1574, sceptique encore dans la

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