F. Srrowskt, Montaigne, 1 vol. in-8, Alcan
2. P. Vizey, Les Sources et l'Évolution des Essais de Montaigne, 2 vol., Hachette, 1908.
3. BRUNETIÈRE, Histoire de la littérature française classique, t. I, chapitre sur Montaigne.
deuxième, et enfin, dans la troisième époque, il aurait subi l’influence de Socrate. Toutefois, dans un second ouvrage publié cinq ans après, et où il semble avoir été influencé par ce que j'avais écrit dans l’intervallet, il reconnaît que l’épicurisme qu’il avait complètement nié dans son premier livre a exercé sur Montaigne une action prédominante.
Eh bien! j'ose affirmer que Montaigne n’a jamais été, à aucune époque de la composition des Essais, stoïcien; qu'ilest vrai qu'il a toujours émis les opinions et exprimé les sentiments que les auteurs que je viens de nommer invoquent à l'appui de leur thèse, mais que ces opinions et sentiments ne sont pas stoïciens, qu’ils sont épicuriens. Montaigne a été épicurien à toutes les époques des Essais, et ces auteurs n’ont pu dire le contraire que parce qu'ils ont méconnu le stoïcisme et l’épicurisme, attribuant, à chaque page, à Pun ce qui appartient à l’autre. Il me faut, avant de faire cette démonstration précise, rappeler en peu-de mots ce qui, dans les deux doctrines, intéresse le sujet qui nous occupe.
L'épicurisme, comme le stoïcisme, enseigne que le sage ne doit chercher le souverain bien qu’en lui-# même et dans ce qui dépend de lui. Il a devant la mort une attitude analogue, le même courage apparent, mais moins théâtral et plus souvent réel, semblet-il, chez les épicuriens que chez les stoïciens. Mais S'agit-il de définir avec précision le souverain bien, d'acquérir la tranquillité de l’âme, l’ataraxie, qui est leur idéal commun, de la conception respective de la vertu et des jugements sur les vices, de la manière de traiter les souffrances physiques, les inclinations, les passions et les sentiments, ils se séparent sur tous les
1. P. Vizrey, Monlaigne, lexles choisis el commentés (Bibliothèque française, Didot), in-16, 1913.
points. Le stoïcisme acquiert le souverain bien, qui se confond avec la vertu, en opposant aux passions, par la force de sa volonté, une impassibilité absolue, une fin de non-recevoir qu'il déclare inébranlable; la douleur n’est pas un mal pour lui, il n’en souffre pas; il l’anéantit par sa seule volonté; toutes les vertus, pour lui, sont égales entre elles, tous les vices se valent; il n’y a pas de degrés dans la vertu et dans le vice; on est en bloc, sans nuances, ou vertueux ou vicieux; c’est la doctrine même du plus doux des stoïciens, Sénèque; enfin le stoïcien reconnaît généralement une Providence qui règle la marche de l'univers et s'intéresse à l’homme.
Pour l’épicurisme au contraire, le souverain bien, le bonheur, n’est pas seulement dans la vertu, qui d’ailleurs est indispensable pour être heureux, mais bien dans la jouissance qu'amène la satisfaction des vrais besoins de notre nature : plaisirs physiques, sensations agréables, plaisirs surtout de l’âme, sensations réfléchies, fixées par le souvenir, transformées en idées et en sentiments, réglés par les calculs de la prudence, laquelle sait, parmi les appétits, les inclinations, les désirs, les passions, distinguer ceux dont la satisfaction n’est pas suivie de souffrances plus grandes que les jouissances qu'ils procurent; qui, en un mot, sait bien discerner parmi les plaisirs ceux qui ne préparent pas une douleur physique ou morale pouvant compromettre la tranquillité de l’âme.
Donc, loin de supprimer, d’anéantir les inclinations et les passions, la douleur elle-même, ou de leur opposer l’impassibilité, comme les stoïciens, l’épicurisme se borne à leur imposer la mesure ; après les avoir bien étudiées et bien connues, il les règle par le calcul des risques.
Pour l’épicurisme encore, de toutes les causes qui peuvent troubler la tranquillité de l’âme, la plus re-
nn.
doutable pour l’homme, celle contre laquelle il faut se garder avec le plus de soin, est l’opinion que le bonheur dépend d’une puissance supérieure. La vertu, toujours relative, n’est qu'un des moyens d'atteindre le bonheur, mais c’est le plus sûr et le plus puissant. Le plaisir de l’âme est de beaucoup supérieur à celui du corps; c’est surtout l'intérêt de l’âme, et non celui du corps, qu'il faut rechercher. La conclusion finale de lPépicurisme est donc celle-ci : « Le souverain bien, c’est le bonheur de l’âme, puisque le souverain plaisir est celui de l’âme. » Par conséquent, la vertu, dans lPépicurisme comme dans le stoïcisme, doit être recherchée pour elle-même, c’est-à-dire pour la jouissance qu’elle procure à l’âme, pour la satisfaction que la conscience éprouve d’avoir discipliné, réglé ses pas- Sions; mais le soïcisme diffère ici de l’épicurisme par lorgucilleuse et presque toujours vaine et fausse satis- | faction d’avoir anéanti les passions.
Dans Épicure, les vices sont inégaux (Lettre d’Épicure à Pythoclès, dans Diogène Laërce, page 487). Loin d’être dédaignées et non senties, les douleurs physiques ou morales constituent le plus grand des maux; elles sont surtout atténuées, dans la mesure des possibilités, par la prudence et la tempérance, et quand elles mont pu être prévenues, elles peuvent être amoindries, quelquefois même annihilées, par la déclinaison ou dérivation épicurienne, en opposant à la douleur présente la joie de l’esprit puisée dans le souvenir des jouissances passées et l’anticipation des bonheurs futurs. Nous avons déjà fait connaître les conséquences qu'a tirées Épicure de cette déclinaison.
Enfin, le Dieu des épicuriens n’intervenant pas dans la marche du monde, le surnaturel et la divination sont éliminés; l’homme ne dépend donc que de lui-même. N’étant soumis qu’à l’ordre universel, aux lois imma-
nentes, il dépend uniquement de sa naturelle condition et de la manière dont il saura y conformer sa vie.
Les deux doctrines ont été très différemment pratiquées. La morale artificielle des stoïciens devait rester le plus souvent stérile, parce qu’elle mutilait la nature et méconnaissait les plus légitimes besoins de l’âme. Les prescriptions du devoir sont plus précises en apparence dans le stoïcisme que dans lépicurisme. Mais à quoi sert-il de formuler des préceptes si rigoureux, qu’on ne peut les suivre et qu’on les a très peu suivis? Aussi l’art des accommodements et des compromis est-il essentiellement stoïcien. Ce sont les stoïciens qui ont inventé, sinon perfectionné la casuistique, et la leur, loin d’être toujours ce qu’elle aurait dû être, un effort sérieux pour rendre la morale praticable, fut trop souvent Part d’éluder lapplication des principes par la restriction mentale, la direction d’intention et le probabilisme, préparant ainsi les voies aux casuistes flétris par Pascal.
Enfin n'oublions pas de rappeler que même le grand stoicien romain Marc-Aurèle! avait une vive estime pour la doctrine d’Épicure, puisqu'il parle plusieurs fois de lui avec de grands éloges, qu’il admire sa mort courageuse, qu’il voudrait pouvoir imiter; puisqu’enfin il avait fondé à Athènes une chaire de philosophie épicurienne.
Les deux auteurs dont je discute les opinions me pardonneront, je n’en doute pas, d’avoir résumé ces notions, bien qu’elles soient telles qu’elles permettront de renverser leurs thèses. Ce rappel était nécessaire pour faire comprendre comment ils ont pu s’égarer dans la recherche du prétendu stoïcisme de Montaigne, que
1. Au tome VII, nous dirons l'influence qu'ont exercée sur lui les auteurs avec lesquels il a vécu, Épicure, Lucrèce Cicéron, Sénèque, Plutarque, etc. Remarquons ici que, Montaigne, qui a tant profité de la fréquentation de ces auteurs et qui les a tant cités, ne dit pas un mot de Marc- Aurèle.
M: Strowski croit trouver dans Plutarque, et M. Villey dans Sénèque. Ils sont d’accord, en effet, pour attribuer à Plutarque une influence sur la pensée de l’auteur des Essais; seulement, pour M. Strowski, cette influence
a consisté à le rendre stoiïcien, tandis que M. Villey |
pense qu’elle a eu, au contraire, pour effet de le détacher non moins décisivement du stoïcisme, qu’il aurait puisé, suivant lui, dans la lecture de Sénèque.
Or, vérification faite, il se trouve que les formules philosophiques de Plutarque présentées par M. Strowski comme ayant acheminé Montaigne vers le stoïcisme sont des sentences épicuriennes, et que les sentences dites stoïciennes par M. Villey que Montaigne aurait recueillies dans Sénèque sont aussi, pour la plupart, des maximes directement épicuriennes et anti-stoïciennes. Parmi les autres, il n’en est aucune qui soit en opposition avec l’épicurisme.
« Un livre, les Moralia de Plutarque, que Montaigne, en 1572, lit et relit sans cesse, écrit M. Strowski, dit ceci : « Celui qui peut dire : « Je t’ai prévenue, fortune, et j'ai bouché toutes Îles avenues, j'ai étoupé toutes les entrées », celui-là ne s'assure pas sur des barrières ni sur des portes fermées à clefs, ni des murailles, mais sur des sentences philosophiques et discours de la raison dont tous ceux qui le veulent sont capables. »
Oui, il est vrai, Montaigne a écouté ce conseil, mais ce conseil transmis par Plutarque à Montaigne, d’après M. Strowski, ce n'est pas un stoicien, c’est un épicurien, Métrodore, le premier disciple d'Épicure, qui l’a donné, et c’est un conseil vraiment précieux.
Autre sentence dite stoïcienne par M. Strowski, puisée dans Plutarque par Montaigne (Essais, III, 11) : « Le vice laisse, comme un ulcère dans la chair, une repentance en l’âme qui toujours s’égratigne et s’ensanglante elle-même. » M. Strowski oublie sa propre thèse et sa
chronologie des Essais. Cette sentence ne peut être présentée par lui comme un indice révélateur du stoïcisme de Montaigne, puisqu'elle a été imprimée en 1588, date à laquelle il reconnaît qu’il n’était pas stoïcien, mais épicurien. D'ailleurs, en relisant avec soin le chapitre v du livre II, intitulé : De la Conscience, il eût pu constater que, dès 1572-1580, date à laquelle il croit que Montaigne était stoïcien, celui-ci avait déjà formulé la maxime suivante, dont le sens est identique, en l’attribuant avec raison à Épicure : « La méchanceté d’ellemême fabrique des tourments contre soi, comme la guêpe pique et offense autrui, mais plus soi-même. En même temps qu'on prend plaisir au vice, il engendre un déplaisir contraire en la conscience qui nous tourmente de plusieurs imaginations pénibles, veillants et dormants..….. Notre cachette en sert aux méchants, disait Épicure, parce qu'ils ne peuvent être assurés d’être cachés, la conscience les découvrant à euxmêmes. »
On voit avec quelle légèreté M. Strowski traite un sujet aussi sérieux, et qu’il ne suffit pas d’avoir gentiment parlé de François de Sales, comme il l’a fait, pour parler, même à moitié passablement, de Montaigne. Mais M. Strowski a trouvé le moyen d’aller encore plus loin. Parmi les sentences de Montaigne dont il fait le plus d’état, comme ayant été puisées chez les stoïciens, se trouvent encore les deux suivantes. Au chapitre XXxXIx du livre I, Montaigne exhorte son sage à se représenter toujours à l'imagination trois grands hommes, à vivre en leur compagnie, à les établir les juges et « contreroleurs » de ses intentions, à affermir son âme par leur exemple. Voilà une inspiration stoïcienne sincère, s’écrie M. Strowski. Il m'oblige à lui répondre non seulement que c’est au contraire une maxime d’Épicure, mais que c’est Sénèque lui-même qui l’avertit où il la prise.
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Rencontrant cette sentence sous la plume de Sénèque, M. Strowski dit, en effet, qu’elle est stoïcienne, sans prendre garde à ce qui la suit dans Sénèque : « Je termine ma lettre, mon cher Lucilius, par un précepte salutaire : Il nous faut choisir un homme de bien et ne le perdre jamais de vue, toujours agir comme sous ses yeux. Ce précepte est d’Épicure. C’est lui qui nous donne un gardien, un surveillant, et il a grandement raison 1. » Plus loin, M. Strowski cite encore comme stoïcienne une maxime qui est d’Épicure : « S'il est mauvais de vivre en nécessité, de vivre en nécessité il n’est aucune nécessité. » M. Strowski est encore ici victime d’une lecture trop rapide du texte de Sénèque, qui, à la fin de sa lettre?, donne cette maxime en ajoutant qu’elle est d'Épicure. Et j'ai pu ainsi prendre pendant 15 pages M. Strowski en flagrant délit de méconnaissance du stoicisme et de l’épicurisme, dont il parle pourtant avec beaucoup d’autorité. Il n’est, je crois, rien resté de sa thèse.
J'en arrive à M. Villey dont le livre est ici mon # principal objectif, et à ses arguments en faveur du stoïcisme de Montaigne, dans la première phase de la composition des Essais.
La fréquence des emprunts de Montaigne au moraliste romain a fait illusion à M. Villey sur la nature de l'influence que l’auteur des Lettres à Lucilius a pu avoir sur lui. Il a commis, à l’occasion de cette influence, les mêmes méprises que M. Strowski. « Montaigne, écrit-il, a tiré des lettres de Sénèque les pensées qui lui semblaient les plus profitables, il y adhère, il les proclame siennes, un accent d’enthousiasme incontestable échauffe ses commentaires, certainement le stoïcisme l’a séduit. »