‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 49 sur 297 · SÉNÈQUE, Lettre · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE, Lettre

Oui, il est très vrai que Montaigne adopte avec enthousiasme les 22 sentences de Sénèque placées par lui aux chapitres x1v et xL11 du livre I et au chapitre r du livre IT des Essais. Maïs ce n’est pas un souffle stoïcien, c’est un souffle épicurien qui passe par ces chapitres. C’est dans Épicure et non dans Zénon que l'ami de Lucilius « a trié les pensées profitables »; nous en avons donné, dans une étude spéciale, à la Société des Amis de Montaigne, en 1913, la démonstration complète. Nous la résumons ici.

Si M. Villey s’est trompé à ce point, c’est que, on va le voir encore, il se fait des deux doctrines une idée très spéciale et que, d’autre part, il s’est mépris sur le sens réel de plusieurs passages des Æssdis. Voici, en effet, condensée par M. Villey, dans un raccourci de quelques lignes, toute la conception de la philosophie stoïcienne, et de celle qu’il prête à Montaigne, à cette date de 1572-1573 : « Rapprochez, dit-il, l’un de l’autre, et isolez du reste de l’ouvrage les 5 ou 6 essais que nous nommions tout a l’heure (l'essai I, xIv, l’essai I, xx, l’essai 1 de II, l'essai xLII de I) et qui nous ont paru caractériser l’époque, c’est tout un petit cours de philosophie stoïcienne que vous avez devant les yeux : confiance illimitée dans le pouvoir de la raison et de la volonté pour façonner notre bonheur individuel, mépris pour les biens qui passent, mépris pour la douleur, mépris surtout pour la mort, contre laquelle Montaigne s’acharne tout particulièrement, tous ces grands sentiments qui sont ceux de l’école (de l’école stoïcienne) vous les retrouverez ici, et avec une vigueur d’expressions et une tension nerveuse qui lui conviennent à merveille?. »

1. Cette étude a été insérée dans le fascicule 2, année 1913, du Bulletin de la Société des Amis de Montaigne. 2. P.Virey, Les Sourcesell'Evolution des Essais, t.1I, p.55,

Autant de mots, autant d'arguments apportés par M: Villey contre sa propre thèse.

La confiance illimitée dans le pouvoir de la raison et de la volonté pour façonner notre bonheur individuel, donnée comme témoignage du stoïcisme de Montaigne ! Comment M. Villey peut-il méconnaître que le Set} épicurien, comme le sage stoïcien, pour atteindre le} souverain bien, ne compte que sur lui-même et sur cel qui dépend de lui, que lépicurien comme le stoiïcien n'accepte d’autre direction que celle de sa raison et de sa volonté? « La fortune, dit Épicure, a peu de prise sur le sage. Sa raison a réglé les choses les plus grandes, et, pendant toute sa vie, elle les règle et les réglera. »

Le mépris de la douleur, donné comme témoignage du stoïcisme de Montaigne! On s’explique mal que M. Villey, étudiant l'essai I, x1v, ait pu prêter à Montaigne un tel sentiment. Loin d’y mépriser la douleur, c’est précisément là qu’il avoue dès 1572-73 qu'il la tient pour le « pire des accidents de notre nature », et qu’il | la craint infiniment, ce qui déjà le sépare nettement du stoïcisme. Il remarque aussi, il est vrai, que l’homme courageux, lors même que son corps s’'émouvrait de la douleur « peut néanmoins maintenir l’âme et la raison en bonne trempe », et il loue la force et la résolution des vaillants qui la combattent, de ceux-mêmes qui la défient. Mais ne savons-nous pas que les épicuriens comme les stoïciens « maintiennent leur âme en bonne trempe »? Pour eux, les sentiments de l’âme l’emportent en intensité sur les affections du corps; et si le corps offre quelques prises à la torture, l’âme peut lui échapper; la principale condition du bonheur étant la tranquillité de l’âme, toute la morale est subordonnée à cette règle : écarter tout ce qui peut troubler le contentement de l’âme. Les épicuriens, comme les stoïciens, ne sont-ils pas allés jusqu’à défier la douleur (ce qui,

chez les premiers, n’est pas la mépriser) ? Eux aussi, loin de trembler sous elle, ont su lui tenir tête, Montaigne aime à leur rendre ce témoignage. Dans sa lettre à Idoménée, Épicure mourant, lorsqu'il parle de ses vives douleurs d’intestins et tend contre elles toute la force de sa volonté, ne dit pas qu’il réussit à les supprimer, à ne pas les sentir; il parle seulement de la consolation, de la compensation qu’apporte à son âme le souvenir des bonheurs de sa vie, de ses découvertes et de ses disciples. Pour le stoïcien, ces atténuations, cette contrebalance n’existent pas; la douleur et les maux n’ont aucun poids; la vertu, la force morale, la dédaigneuse impassibilité devant la souffrance sont absolues ; c’est tout ou rien, l’on est tout à fait vainqueur, ou tout à fait vaincu.

| Or Montaigne explique clairement qu’il ne prétend qu’à amoindrir la douleur; il rabat l’arrogance de Posidonius qui, tourmenté par de violentes souffrances, soutient qu’elles ne sont pas un mal. « Ferons-nous croire à notre peau, écrit Montaigne, que les coups d’étrivières la chatouillent, à notre goût que l’aloès soit du vin de Graves! ? »

Ce qui éveille la verve railleuse de Montaigne, ce n’est pas seulement le dédain affecté pour la douleur,ce n’est pas même qu’on la défie, c’est qu’on la nie, ou qu’on prétende tout au moins, avec les stoiciens, qu’on peut ne pas la ressentir et n’en pas tenir compte. Les épicuriens voient, comme Montaigne, dans la douleur le plus grand des maux, leur mépris ne peut donc ressembler que dans les mots au mépris transcendant des stoïciens. En réalité, chez eux comme chez Montaigne, la différence est grande, elle est essentielle. Épicure et Métrodore n’opposent à la douleur physique et aux souffrances

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