Essais, |. I. ch. xiv
morales aucune prétention à l’insensibilité; s’ils conservent leur âme « en bonne assiette », c’est qu’ils savent rendre ces maux supportables en prenant «leur contentement dans leur âme », c’est qu'ils considerent la courte durée des souffrances présentes et leur opposent tout l'armement moral que je viens de rappeler; ce qui suffit, du moins ils le croient et l’affirment (lexemple de leur maître et de plusieurs de ses disciples leur permet de penser qu’ils le prouvent), à rendre leur âme libre et satisfaite, malgré la douleur et les coups du sort. Ils ont vaincu la fortune dans le sens spécial et dans la mesure où l'entend aussi Montaigne, en la réduisant à l’impuissance de les abattre, de les rendre malheureux. Le roseau pensant de Pascal est plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait que l’univers l’écrase et que l’univers n’en sait rien. Le roseau sentant d'Épicure est aussi plus fort que l’univers, que la fortune inconsciente et brutale, puisque celle-ci ne réussit pas à l’accabler!.
1. Si l’on en croit les biographes, les maîtres des grands stoïciens (l’on ne saurait trop le remarquer, car on ne cesse de l'oublier) ont donné moins d'exemples de cette lutte courageuse qu'Épicure et ses disciples; et le second docteur du Portique, Stilpon, le maître même de Zénon, ainsi que ses élèves, ont volontairement supprimé leur vie pour fuir une vieillesse pénible et écarter la douleur que, toute leur vie, ils ont déclarée avec arrogance n'être pas un mal.
Antisthènes aussi, maître de Zénon, Cléanthe, son premier disciple, ont supporté sans fermeté la souffrance et les approches de la mort. Si Victor Brochard, professeur à la Sorbonne, au lieu d’être épicurien, eût été stoïcien, il est permis de douter qu'il eût supporté ses longues souffrances avec ce courage tranquille qu'ont admiré les témoins de ses dernières années; il eût peut-être, comme les chefs stoïciens, couru au-devant de la mort. Jules Lemaître dirait sans doute qu'il était « secrètement stoïcien ». (« Les grands épicuriens furent tous secrètement des stoïciens irréprochables », prétend-il en effet dans ses « Souvenirs », Revue hebdomadaire du 1° février 1915, p. 54.) Mais il ne serait pas autrement plus paradoxal d'affirmer que ceux des stoïciens qui montrèrent
Le mépris des biens qui passent. Maïs, ce mépris,
c’est le fond même de la doctrine épicurienne qui,, précisant ici et développant les idées de Socrate, maître commun, établit Part de vivre et le bonheur sur le mépris des vaines apparences, des fausses grandeurs, des puissances trompeuses et de tous les biens fugitifs. Autant de préceptes qui, rappelés dans l'essai I, XLn, après avoir été magnifiquement exprimés par Lucrèce, répétés et déclamés par Sénèque, aboutissent, dans la vie pratique, non pas à une abstention systématique, à un détachement de tout, ni à la suppression des désirs et des passions, que rêve la raison forcée des stoïciens, mais à la mesure en toutes choses, prudence très avertie qui nous fait limiter nos plaisirs pour les posséder et n’en être jamais possédés. Le mépris de la mort. Quelle erreur! Dans aucun des chapitres des Essais que M. Villey vient de citer ou d'analyser, il n’y a de trace réelle de ce mépris stoïcien vis-à-vis de la mort.
Au chapitre I, xx, dont l’objet suprême est d’affranchir les hommes de la crainte de la mort, c’est avec Épicure qu'il y conduit. Dans cet essai, toujours de la première phase (Que philosopher c’est apprendre à mourir), qu’on nous présente comme stoicien, c'est au contraire la signification épicurienne que Montaigne donne aux formules de la mort; loin de la mépriser, il veut qu’en y pensant souvent on apprenne à s’y | accoutumer, à se familiariser avec elle, à s’y résigner,
à l’accepter comme une pièce de l’ordre de l'Univers et de la « vie du monde », comme inévitable, mais aussi comme ne pouvant être suivie d'aucune souffrance, l’âme ne survivant pas au corps; à arriver enfin
plus de fermeté que leurs maîtres étaient « secrètement épicuriens, puisqu'ils moururent courageusement ».
re
au terme « sans altération et sans fièvre ». Et pour lapprivoiser, ce qu’il faut se répéter, c’est la leçon que lépicurisme a dictée à Lucrèce. Montaigne ne se borne pas à paraphraser le De natura rerum, il s’approprie les arguments du discours qui traduisent les avertissements de « notre mère nature »; il s’en assimile la substance, il s’en nourrit : c’est toute la théorie épicurienne de la# mort.
M. P. Villey s’est encore ici laissé tromper par l’apparence. Les grands mots qui dans ce chapitre, comme dans quelques autres, célèbrent la volonté, la force morale, le courage, la résistance aux chocs de la vie, la souveraine liberté de l’esprit tenant tête aux événements contraires, la victoire de l’âme sur les contingences de la nature, lui ont fait illusion. Il continue à oublier que ce sont des formules aussi familières aux épicuriens qu'aux stoiciens; ce sont souvent les formules mêmes qu’emploie Sénèque quand il dépeint, avec admiration, le courage des épicuriens. « Heureux effets de la philosophie, écrit Sénèque à Lucilius. Quel que soit l’état du corps, elle donne à l’âme la force, la sécurité, la joie en présence du trépas, la fermeté en présence de la dissolution physique. Aïnsi fait notre ami, il envisage sa fin, avec des yeux, avec un tel courage, que, si c'était celle d'autrui, vous la trouveriez trop calme, assurément. »
De quelle philosophie parle ici Sénèque? C'est de la philosophie d’Épicure et de la mort du philosophe épicurien Aufñdius Bassus, dans l’épître 30, intitulée : « Attendre la mort avec calme et fermeté, à l'exemple de Bassus », où il se plaît à remarquer que cette mort ne donne pas seulement l’exemple d’un grand courage, mais d’un courage inspiré par la doctrine épicurienne, qu’il ne cesse d'évoquer « jusqu’à son dernier soupir ».
Ainsi, quand Sénèque, voulant apprendre à mourir, s’exerce à songer toujours à la mort, afin de ne la craindre
jamais, et veut se préparer une fin sans agitation et sans trouble; quand Montaigne, cherchant aussi à éloigner les pensées troublantes, paraphrase comme le dit M. Villey, la pensée de Sénèque, ce sont encore et toujours les maximes d’Épicure qu'ils évoquent l’un et lautre. Qu'il s'agisse de la mort ou des difficultés de la vie, quand une pensée de Montaigne s'accorde avec une maxime de Sénèque, c’est qu’elle est empruntée par Sénèque à Épicure.
Voici enfin, de la plume même de Montaigne, le nom et le portrait de son patron et modèle, au chapitre vit du livre III : « Qui me donnerait à conférer la vie de Thorius Balbus, galant homme, beau, savant, sain, entendu et abondant en toutes sortes de commodités et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne, l’âme bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs, les armes à la main pour la défense de son pays, d’une part; et, d’autre part, la vie de Marcus Regulus, aussi grande et hautaine que chacun la connaît, et sa fin admirable; l’un sans nom, sans dignité, l’autre exemplaire et glorieux à merveille: j'en dirais certes ce qu’en dit Cicero, si je savais aussi bien dire que lui. Mais, s’il me les fallait coucher sur la mienne, je dirais aussi que la première est autant selon ma portée et selon mon désir, que je conforme à ma portée, que la seconde est loin au delà; qu'à celle-ci je ne puis advenir que par vénération, j’adviendrais volontiers à l’autre par usage. »
Or, quand on lit dans Cicéron! la page d’où est extrait ce portrait de Thorius Balbus, on voit que c’est comme épicurien, et comme type de l’épicurien de bon aloi, qu’il présente ce portrait. ÿ
M. Villey semble avoir senti la fragilité de sa thèse,