‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 51 sur 297 · CICÉRON, De finibus bonorum et malorum, 1. II, ch · texte numérisé non relu

CICÉRON, De finibus bonorum et malorum, 1. II, ch

car une seconde conception de ce prétendustoïcisme de Montaigne, qui contredit formellement celle que nous venons de réfuter, vient y mêler, sous sa plume, une seconde thèse qui, par son alternance avec la première, répand une confusion fâcheuse et une incompréhensibilité absolue sur l’ouvrage entier. On y voit, non sans surprise, le stoïcisme de Montaigne tour à tour présenté, dans la première époque de sa pensée, comme une « foi » tyrannique qui assujettit son esprit, et comme une philosophie « de parade » dont il s’est affublé. Le lecteur aura peine à croire à une pareille contradiction ; il en est pourtant ainsi : les deux thèses sont aussi nettement exprimées l’une que l’autre. Marquons-en la double expression et la constante opposition, en suivant fidèlement la pensée, instable ici et ondoyante, de M. Villey.

Dans les chapitres des Essais dé 1572, la doctrine du Portique, à en croire M. Villey, pèse si lourdement sur le jugement et la volonté de Montaigne, l'autorité de Caton et celle de Sénèque, en tant que stoïciens, ont sur lui une emprise si oppressive, que, pour qu'il ait pu s’en dégager, « il a fallu », par une véritable métamorphose, « par une transformation capitale », que des influences puissantes, notamment celles de Plutarque, de Sextus Empiricus, de Socrate, vinssent plus tard faire germer et développer certaines tendances intimes de son esprit et le conduire à une philosophie toute différente. Montaigne avait une « foi » si profonde dans le stoicisme et était si profondément imprégné des grands sentiments de l’école, qu’il exprimait avec une vigueur d'expression et une tension nerveuse qui lui convient à merveille, que lorsqu'il aura perdu l’aveugle confiance en la force de cette doctrine, il ne croira plus à aucune sagesse, à aucune philosophie, il sera profondément déçu; ses yeux enfin ouverts à la lumière, il en voudra

à Sénèque et au stoïcisme de lavoir séduit. Le Portique représentait si bien, à ses yeux, la vérité et satisfaisait si pleinement son besoin de certitude, que, lorsqu'il comprend enfin la faiblesse de la doctrine, il éprouve une véritable « haine » pour ceux qui l’ontainsi « leurré ». Cette intime révolution de son être moral laisse un « vide immense dans sa conscience, il est en plein désarroi ». Tout occupé de la lourde perte qu’il vient de subir, comme un avare dépouillé d’une grande somme, il s’estime ruiné. Il est dans une pénible crise mentale, pleine d’angoisses, presque déchirante. Mais au moment où l’on plaint sincèrement l’infortuné Montaigne, en proie à une si pénible crise, travaillé par la « nostalgie de l'absolu » et tristement découragé, on apprend, en tournant les pages du même livre de M. Villey, qu’à la même date et dans cette même phase de 1572, dans les mêmes chapitres où Montaigne, au dire de son historien, confessait sa foi si vive dans le stoïcisme, ce stoïcisme n’était en réalité « qu’une teinte qui reste à la surface’ », que sa pensée n’en était que colorée?, qu’il n’était qu’un stoïcisme factice, « une parure de bon ton# », « une affaire de modeÿ », une attitude de paradeë, «une pose de cérémonie? », « une couleur trompeuseS », « une écorce empruntée dont il s'était masqué pour se produire en public » et se composer un personnage10; qu'en un mot, ce stoïcisme n'a jamais existé dans l'esprit de Montaigne, et que la prétendue nostalgie de l'absolu ne s’est, non plus, jamais produite.

On a peine à croire que M. Villey n'ait pas aperçu Pabsolue inconciliabilité de ces deux manières de présenter le prétendu stoïcisme de Montaigne, et qu'il aît

1. Vicey, Les Sources et l’'Évolution des Essais de Monlaigne, t. II, p. 91. — 2. Ibid., p.91-02. — 3. Ibid., p. 400. — 4. Ibid., p. 60. — 5. Ibid., p. 65. —6. Ibid., p.66. — 7. Ibid., p. 66. — 8. Ibid., p. o1. — 9. Ibid., p. 92. — 10. Ibid., p. 60.

pu laisser subsister un défaut de cohérence qui ruine la thèse tout entière. Le stoïcisme « de parade » et de bon ton n'est d’ailleurs pas plus réel que la « foi stoïcienne » et « la nostalgie de l'absolu ». Aucune concession, même de cérémonie, n’a été faite par Montaigne à la doctrine du Portique, puisque, nous venons de le voir, sur toutes les idées directrices qui orientent la pensée, dominent la vie, règlent la conduite sur la mort, sur l'attitude en face de la douleur et des maux de la vie, sur la résistance à opposer aux inclinations et aux passions, l’auteur des Essais est invariablement avec les épicuriens contre les stoïciens et n’est d’accord avec ces derniers que lorsqu'ils se rencontrent avec les épicuriens. Et même si ce stoïcisme « de parade » eût réellement existé, comment le savant critique peut-il maintenir qu'il ait constitué une phase dans la pensée de Montaigne? Comment pouvait-il s’enthousiasmer pour les grands sentiments qui ont dicté une partie des Lettres à Lucilius, puisqu'il ne prenait le masque stoicien que pour se peindre en public et « se composer un personnage », puisqu'ils n'étaient qu’une attitude, « une couleur trompeuse » dont il s’était masqué?

Il semble que M. Villey n’ait plus qu’un pas à faire pour passer de cette deuxième conception, vraiment fantaisiste et insoutenable, au plein abandon de sa thèse. Ce pas, son maître, M. Lanson, l’aidera à le franchir : « Une chose me gêne, écrit le savant professeur, analysant la thèse de M. Villey, c’est le mot stoïcisme appliqué à Montaigne. Malgré l’accord de M. Strowski et de M. Villey pour l’employer, j'y résiste et je trouve beaucoup de force aux opinions de M. Armaingaud!. »

Je conclurai ainsi ce chapitre :

Montaigne n’a jamais été stoïcien, ni dans les pre-

1. G. LansoN, Revue d'Histoire littéraire de la France, année 1908, p. 758.

miers Essais, ni dans les suivants. Il a toujours été épicurien, aussi bien dans la première phase de composition (de 1572 à 1574) que dans les phases de 1574-1580, et en 1580-88-92.

Les pensées de Montaigne que l’on a citées comme se rattachant à la doctrine stoicienne appartiennent pour la plupart à la doctrine épicurienne. Les autres, étant conformes aux deux doctrines qui ont plusieurs conceptions communes, et étant autant épicuriennes que stoïciennes, ne permettent pas de classer Montaigne, à aucune époque et dans aucun essai, parmi les stoïciens.

Enfin les passages de Sénèque que Montaigne a reproduits et adoptés, et que l’on a donnés comme stoïciens, parce que Sénèque est stoïcien, sont des maximes d’Épicure, que Sénèque lui-même donne comme d’Épicure.

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