CHAPITRE VII
La pensée de Pascal, que Montaigne est un vrai sceptique et même un pyrrhonien, est si répandue qu'elle semble avoir amené à sa suite une erreur presque générale, je puis dire presque unanime. Un lecteur de Montaigne, il y a cent ou deux cents ans, peut-être influencé par le jugement de Pascal, ayant cité une phrase de Montaigne qui lui semblait exprimer d’une manière vivante et originale le scepticisme de son esprit, presque aucun des lecteurs suivants ne s’est avisé de vérifier dans les Essais si la citation était exacte. Aussi, chacun, très généralement, depuis cette date éloignée, la reproduisit-il telle quelle, sans la vérifier davantage. Voici, en effet, les paroles que tous les jours, neuf fois sur dix, on voit attribuer à Montaigne par les écrivains, que ce soit un journaliste, un professeur, un orateur ou un membre de l’Institut : « O que c’est un doux et mol oreiller et sain que le doute, à reposer une tête bien faite. » Or, Montaigne n’a jamais écrit cette phrase, mais il a écrit celle-ci : « O que c’est un dous et mol chevet, et sain, que l’ipnorance et l’incuriosité, à reposer une tête bien faite. » Si l’on veut lire dans les Essais, non seulement ce passage, mais encore le contexte!, on s’apercevra que la différence est plus grande