Essais, 1. III, ch. x
qu’elle ne semble au premier abord, entre le mot doute et les mots ignorance et incuriosité. Ce n’est nullement du doute, en effet, que parle ici Montaigne, c’est de la loi générale du monde, c’est de « Pinquisition et contemplation philosophique » qui sert d’aliment à notre curiosité, c’est enfin de la certitude désormais acquise par lui, de l’incognoscibilité et de la non-démonstrabilité des causes premières et finales, de la destination de Punivers et de l’homme. La phrase veut dire : « Nous savons désormais que nous ne pouvons connaître les causes premières, que nous n'avons pas fait le premier pas, que nous n’en ferons jamais aucun vers cette connaissance. Cessons donc de chercher ce que nous savons ne pas pouvoir trouver, et reposons-nous à jamais, sans une inutile curiosité, sur le chevet de cette ignorance. »
C’est, comme le fait observer M. Paul Stapfer, «l'ignorance pleinement résignée, calmement incurieuse des choses métaphysiques ». C'est, en même temps, l’expression fine et pittoresque d’une des conclusions les plus fermes des Essais.
Mais, le doute que Montaigne n’a pas voulu exprimer dans cette phrase, il l’a exprimé maintes fois dans son livre. Toutefois, ce doute n’est l’expression ni du pyr-
| rhonisme, ni même d’un scepticisme vraiment établi
dans son esprit. Pascal s’y est mépris, et ne s’est pas aperçu que ce pyrrhonisme d'occasion n’était chez lui qu’une attitude, qu’une méthode de « grand tour», un tour d’escrime, une feinte, par lesquels il s’est efforcé de nous démontrer que les questions métaphysiques sont inaccessibles à notre esprit, et de briser ainsi les armes de la foi. Car enfin, une fois la raison renversée par le pyrrhonisme, «la religion, comme la écrit É. Boutroux, flotte dans le vide, sans rien qui lui fasse obstacle, sans rien non plus qui la soutienne et la rat-
tache aux réalitési ». L'auteur des Essais, écrit d’autre part M. G. Lanson®, paraît ainsi avoir voulu « couper dans la racine les affirmations métaphysiques dont notre vie sociale reçoit sa forme, et pour lesquelles nous nous coupons la gorge ».
Cette opération achevée, Montaigne jette à terre ce pyrrhonisme d'emprunt, qui n’a plus d'emploi, et qui, suivant M. Villey lui-même, n’a jamajs été « qu’une attitude »: Mais s’il a ainsi ruiné la raison métaphysique, il retient la raison naturelle, universelle, expérimentale, comme notre principale lumière, le principal guide de notre vie intellectuelle.
Appliquant sa critique à l'étude de la connaissance, il poursuit, armé de cette raison expérimentale, la recherche des vérités relatives qui, seules, sont acces- | sibles et dont l’homme doit, d’après lui, se contenter.
En dehors de cette déclaration agnosticiste, et de cette fin de non-recevoir opposée à l’objet de la foi, Montaigne, qui croit d’une forte conviction à un grand nombre de vérités rationnelles et expérimentales, qui les affirme nettement en tant que relatives, et qui leur est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie, comme nous l'avons déjà fait remarquer au chapitre v, n’en a pas moins professé sérieusement et sincèrement le doute, et artificiellement le scepticisme. Il a professé sincèrement et toujours professé le doute scientifique, prudent et provisoire, qui nous commande de laisser notre esprit en suspens sur une vérité, jusqu’à ce qu’elle soit démontrée. Mais il professe aussi un scepticisme appa- ; rent qui na d’autres fins que de semer le vrai doutechez | les lecteurs qui résistent à ses arguments contre les |
dogmes, tout en donnant à ces mêmes lecteurs l’illu- !