Il
Nous arriverons à la même conclusion, si nous demandons à M. Villey à quelle date Montaigne à composé les chapitres où, ayant cessé d’être assujetti à la certitude impérieuse concernant l'absolu, il se serait montré au contraire criticiste et relativiste. Il répondra, nous le savons bien, que Montaigne n’a réellement écrit ces chapitres que dans la deuxième-phase de composition, c’est-à-dire au plus tôt en 1574. Mais rien n’est plus facile que de démontrer, au contraire, que, dès 1572 et 1573, il a composé plusieurs chapitres criticistes et relativistes; qu’en conséquence jamais ne s’est produite, ni à cette époque, ni d’ailleurs à aucune autre, la fameuse crise morale et intellectuelle. Jamais, dans aucune page, Montaigne n’a poursuivi vraiment la recherche de notions absolues, jamais il n’a cru à la possibilité de connaître par les moyens humains les causes premières et dernières des choses. Dès les premières compositions, on le voit se garder avec soin d'imposer aux faits ses idées ; il s’attache au contraire à plier ses idées aux faits, et cela, non seulement dans les rares chapitres où M. Villey, reconnaissant cette philosophie expérimentale, ne l’y a vue qu'à l’état naissant, alors qu’elle y est toute formée, mais aussi, dans les chapitres XIV, XX, XXI et xxIn1 du livre 1, où il le croit soumis aux idées absolues.
Le titre de l'essai XIV, que « le goût des bienset des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons », est une formule relativiste au premier chef. Pour avoir été prise dans l'Enchiridion d'Épictète, qui en avait d’ailleurs trouvé léquivalent dans toutes les écoles de l'antiquité, notamment chez Épicure, elle n’en est pas moins étrangère à tout dogmatisme, A peine a-t-elle été énoncée que, pour la justifier, Montaigne s'adresse aux faits, rien qu'aux faits. Et l'examen et la critique des faits, que lui apprennent-ils? Que da
douleur et la mort, que les grands maux ne sont pas des maux absolus, puisqu'ils sont ressentis si différemment par les uns et par les autres. Quand il s’agit de l'attitude à opposer à ces maux pour en souffrir le moins possible, il conclut en 1572-1573, sur ce point et sur les autres, comme il conclut au chapitre xx, c’est-à-dire avec les épicuriens, parce que leurs conclusions et leur attitude lui paraissent conformes aux faits, adaptées à nos naturelles conditions. Il repousse au contraire et raille les solutions absolues et stoïciennes, parce qu’elles méconnaissent les réalités, et sont si évidemment en antagonismé avec les faits qu’elles en deviennent ridicules.
Dans les essais suivants, en même ‘temps que la raison, qui est proclamée notre seul guide et « seule doit avoir la conduite de, nos inclinationsi »,. sont rappelées les limites de cette même raison, considérée comme faculté de connaître, ainsi que la relativité de la connaissance qui est également étayée sur l’observation des faits. Montaigne nous convie à considérer « à travers combien de nuages et comme à taston, on nous mène à la connaissance, de la plupart des choses que nous avons entre les mains® ». L’essai xxx11 du livre I est tout entier consacré à établir l’impossibilité de connaître les raisons premières et dernières des: choses et à montrer la vanité de nos conclusions hâtives, non contrôlées par l’expérience5. Il nous invite à nous contenter de la connaissance des causes secondes et immédiates, et écarte les explications surnaturelles.