‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 63 sur 297 · Dans le chapitre v de la présente Étude · texte numérisé non relu

Dans le chapitre v de la présente Étude

Essais nous apparaît, qui nous montre assez facilement des qualités, et mieux des vertus, qui élèvent notablement le niveau moral de Montaigne. C’est le méconnaître que de le croire, quand il laisse entendre que, s’il a été circonspect et avisé, s’il a cherché légitimement à sauvegarder sa liberté et sa sécurité et à assurer son indépendance, c’est seulement par des calculs de prudence personnelle. Non, c’est souvent dans l'intérêt général. Il y a dans sa vie, nous l'avons constaté, et nous allons encore en rencontrer de nouvelles preuves, plusieurs actions qui témoignent d’un véritable dévouement, même jusqu'au sang, si cela devenait nécessaire, aux intérêts publics; et, dans les Essais, des pages admirables, des accents superbes que lon sent absolument sincères, et qui marquent des préoccupations élevées et des exigences morales très scrupuleuses et pressantes. Nous avons déjà relaté des actes de dévouement dont la connaissance et la publication étaient peutêtre trop récentes en 1864 pour que M. Desjardins en ait été averti quand il rédigea son travail, ‘et l’on va encore voir dans un chapitre suivant que Montaigne a poursuivi jusqu'à la fin de ses jours des desseins courageux inspirés par un ardent amour de son pays, et qui, si M. Desjardins les eût connus, l’auraient dispensé, en même temps qu’il le loue de sa pondération, de le blâmer de sa froideur et de sa prétendue indifférence ‘sociale. Quant aux passages des Essais qui sont dignes d’une si belle conduite et qui dépassent de beaucoup le niveau moral où on le place souvent, nous en citerons quelques-uns. Pour des raisons politiques, en effet, Montaigne a peu parlé dans son livre des actes qui sont le plus à son éloge et que le hasard seul nous a permis de connaîtret. Mais les états de conscience,

1. Ces actes seront mis sous les yeux du lecteur dans le chapitre sur la politique.

les sentiments moraux qui sont en lui la source et le principe de son dévouement et de son désintéresse= ment, ainsi que du fréquent et noble éloignement de la politique active — d'autant plus efficace qu'il fut bien médité et bien réglé — sont fermement formulés dans son livre et le pénètrent d’un souffle de générosité et de droiture qui, en dépit de l’égoïsme apparent de certaines déclarations qu’il a faites ailleurs, ont permis justement de qualifier la morale de, Montaigne de morale du désintéressement.

Quoi de plus beau, de plus profondément honnête que ces paroles (1588) : « Sera Pomponius Flaccus qui voudra. ; quant à moi, je suis appelé à un rôle plus digne; de même, qui me voudrait employer à mentir, trahir et à me parjurer pour quelque service notable, non que d’assassiner ou empoisonner, je crierais : Si j'ai volé ou dérobé quelqu'un, envoyez-moi plutôt aux galères, car il est loisible à un homme d'honneur de parler ainsi que firent les Lacédémoniens ayant été défaits par Antipater, sur le point de leurs accords : « Vous nous pouvez commander des choses pesantes et dommageables autant qu’il vous plaira, mais de honteuses et deshonnêtes, vous perdrez wotre temps de nous en commander. » (III, 1.) Et au même livre IL, chapitre 11 : « Nous autres principalement, qui. vivons une vie privée qui n’est en montre qu'à nous, devons avoir établi un patron auquel toucher nos actions; et selon y celuy, tantôt nous caresser, tantôt nous châtier. J'ai mes lois et ma Cour pour juger de moi et my adresse plus qu'ailleurs... Iln’y a que vous qui sache si vous êtes lâche ou cruel, ou loyal et dévotieux: Les autres ne vous |voient point, ils vous devinent par conjectures incertainess ils voient, non tant votre nature, que votre art. Par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vôtre. — Otez la conscience aux

hommes, tout le reste ne leur est rien (Cicéron). » — Et encore cette phrase, que nous avons déjà citée, mais à un autre point de vue : « Le vice laisse, comme un ulcère en la chair, une repentance en Pâmné, qui toujours s’égratigne et s’ensanglante elle-même, car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance qui est plus fière, d’autant qu’elle naît au dedans, comme le froïd'et le chaud des fièvres estplus poignant que celui qui vient du dehors. » Enfin la satisfaction d’avoir fidèlement suivi les suggestions de la conscience et d’avoir bien agi est señtie par Montaigne avec une telle force et est exprimée avec une fierté, une ste et une éloquence, un entrain si généreux qu'ils n’ont peut-être pas d’équivalents Dci dans aucune école de l'antiquité : « Il n’est pareïllement bonté qui ne réjouisse une nature bien née; il y a, certes, je ne sais quelle congratulation de bien faire qui nous réjouit en nous-mêmes'et une fierté généreuse qui accompagne la bonne conscience ; une âme courageusement vicieuse se peut, à l’aventure, garnir de sécurité; mais de cette complaisance et satisfaction, elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas un léger plaisir de se sentir préserver de la contagion d’un siècle si gâté, et de dire en soi : Qui me verrait jusque dans l’âme ne me trouverait coupable de laffliction et ruine de personne, ni de vengeance ou d’envie, ni d’offense publique des lois, ni de nouvelleté et de trouble, de faute à ma parole... Ces témoignages de la conscience plaisent; et nous est grand bénéfice que cette jouissance naturelle, et le seul paiement qui jamais ne nous manque?. »

Ce tribunal de la conscience, au jugement duquel nous ne saurions échapper, Où nous sommes uniques

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