‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 64 sur 297 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

juges de nos actions, puisque, seuls, nous connaissons les mobiles qui les ont dictées, n’est pas plus une conception stoïcienne qu’une prédication épicurienne. Il représente une notion courante, dès la plus haute antiquité grecque, très antérieure aux Socratiques. On la trouve invoquée dans Hésiode, comme affirmation d’une morale naturelle, indépendante de toute conception métaphysique. Elle est même antérieure à Hésiode. Mais ce n’est ni Socrate ni Zénon, c’est expressément Épicure que Montaigne charge de nous la rappeler. « Aucune cachette ne sert aux méchants, disait Épicure, parce qu'ils ne peuvent être assurés d’être cachés, la conscience les découvrant à eux-mêmes 1. »

Comme en le voit, ce n’est pas à son apparent scepticisme que Montaigne rattache sa morale, mais c’est à la fois à l’agnosticisme et aux données primordiales de la conscience. Le prétendu scepticisme prépare l’adhésion à la morale, en servant le doute touchant la croyance théologique et métaphysique; mais c’est la théorie de Ja connaissance à laquelle s’est arrêté Montaigne qui, lui ayant démontré que la raison est incapable de résoudre les questions de l'existence de Dieu, de l'âme et de la destination de l’homme, lui a démontré du même coup limpossibilité d'établir une morale dont les principes seraient des commandements de Dieu, et l’a amené à la fonder sur la raison. S’efforçant de découvrir les données premières de la conscience morale, Montaigne n'hésite pas, en effet : la morale et la: conscience sont nées dans l’âme humaine du contact de la raison et de l'expérience; les notions du bien et du mal ont été suggérées à la raison par la vie elle-même. Elles ne sont pas innées, survenues tout à coup dans l'âme, où, comme Socrate le croit, un créateur les aurait dépo-

Page 1