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séesi. Non; pour Montaigne, les premières règles de la vie morale, fixant d’une manière lente et progressive les rapports des hommes entre eux, sont nées peu à peu de leurs contacts réciproques ils les ont pertectionnées et développées d'époque en époque et de siècle en siècle, en suivant les nécessités de la vie et de l’expérience. C’est pour cette raison, qu’à côté de points communs, les coutumes et la morale des différents peuples, suivant les temps et les lieux, présentent des dissemblances notables. Avec l’aide de l’hérédité et de l'éducation, elles ont fini peu à peu par créer ces notions qui n'ont paru innées que parce que l’on commence à les infuser en nous dès le premier âge, et qui avec un fonds commun, variant pourtant plus ou moins, forment en chacun de nous ce que nous appelons la conscience, et sont, dans l'esprit du libre penseur, la source et le fondement réel de toutes les morales, soit laïques et naturelles, soit religieuses, qui aient jamais vu le jour. Cette morale, comme toutes les idées et les sentiments, venant, pour Montaigne comme pour Épicure, des sens et des faits de l’expérience, est déjà, à ce point de vue,
1. Ou, comme Pascal l’enseignera au siècle suivant, inspirées directement par Dieu, parle cœur, dont le sentiment est plus probant que la raison. Lorsque Pascal dit, en effet, que « la raison a ses raisons que la raison ne connaît pas», cela s'applique à la fois, dans sa pensée, aux premiers principes, notions de temps et d'espace, et aux vérités morales. Il y a, selon lui, deux origines de nos connaissances, deux manières de connaître la vérité : la raison et le raisonnement, d'une part, qui permettent d'acquérir les notions courantes et, d'autre part, le cœur, l'intuition, l'instinct, le sentiment, qui, infusés, inspirés directement par Dieu, nous font connaître les premiers principes et les vérités de la foi. (Pensées, édition Havet, t. 1, p. 199, fragment 6 de l’article VII; édition Brunschvicg, t. LI, p. 101, 203, 205.)
Voir au septième volume de la présente édition la discussion de cette opinion de Pascal, au chapitre sur Pascal et Montaigne.
le renversement de l’esprit socratique, et éloigne l’idée, chère à M. Villey, que Montaigne ait été vraiment le disciple de Socrate, qu’il a d’ailleurs beaucoup admiré et même vénéré comme il vénérait Épaminondas, Scipion et tant d’autres. .
Voici la page où Montaigne explique fièrement cette genèse de la morale, de l’honnéteté, de la prud’homie : « Dirai-je ceci en passant, que je vois tenir en plus de prix qu’elle ne vaut, qui est seule quasi en usage entre nous, certaine image de prud’homie scholastique, serve des préceptes, contrainte sous Pespérance. et la crainte? Je l’aime telle. que les lois et religion non facent, mais parfacent et autorisent, qui se sente de quoi se soutenir sans aide, née en nous de ses propres racines par la semence de la raison universelle empreinte en tout homme non dénaturé: C'est cette raison qui redresse Socrate de son vicieux ply, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent en sa ville, courageux en la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu'ingénieuse et subtile, qui persuade aux peuples la religieuse créance suffire seule, et sans les mœurs, à contenter la divine justice! L’usage nous fait voir une distinction énorme entre la dévotion et la
conscience 1. »
Montaigne professe, en effet, que la conscience mo-
‘rale, naturelle, est très distincte de la conscience reli-
gieuse et de la dévotion : il veut qu'on ne confonde pas la crainte du châtiment qui suit l'infraction aux ordonnances divines, telles que nous les concevons, avec le remords d’avoir désobéi à un commandement de la raison ou à l’inspiration d’un sentiment contrôlé