‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 67 sur 297 · En. CHAMPION, Jniroduclion aux Essais de Montaigne · texte numérisé non relu

En. CHAMPION, Jniroduclion aux Essais de Montaigne

2. Ce mot miracle, qui est dans toutes les éditions des Essais publiées par Montaigne de son vivant, il ne l’a jamais effacé. Mais Mile de Gournay, qui a imprimé l’édition de 1595 à Paris, ou Mme de Montaigne, ou de Brach, à l'un desquels il n’a pas plu de le laisser, l'ont biffé, en sorte qu'il ne se trouve plus dans les éditions suivantes, c'est-à-dire les éditions modernes, qui sont copiées sur celle de 1595. Mais nous l'avons rétabli, parce qu'il est de Montaigne et que Montaigne a voulu qu'il y restat. L'édition municipale de Bordeaux l'a également rétabli.

Aussi Montaigne, qui, lui, a plus « de résistance », au lieu d’attribuer au surnaturel les miracles dont le roi Dagobert et François d'Assise auraient bénéficié, en voit la cause dans la force de l'imagination de ceux qui les ont constatés; de même qu'il attribue à cette même imagination certaines guérisons des écrouelles par les rois de France, que le vulgaire considère aussi comme dues à une influence miraculeuse. Nous verrons plus loin, dans plusieurs autres chapitres datant de 1572, la même négation du surnaturel et la même incrédulité sous toutes les formes, et nous montrerons que sa morale s’oppose au christianisme.

Nous savons déjà que, pour Montaigne, cette conscience naturelle crée des règles précises qui, bien qu’il prononce assez rarement ce mot, sont des devoirs, qu'il ne multiplie pas à l'infini, mais à la plupart desquels il obéit et enjoint au lecteur d’obéir; à tel point que, pour lui, si vous Ôôtez la conscience aux hommes, tout le reste n’est rien. Qu'il est émouvant quand il nous fait le tableau des châtiments que la conscience infige à ceux qui ne lui obéissent pas, et qu’il est par contre entraînant quand il nous décrit les joies du devoir accompli!

Aussi le lecteur sera, je l’espère maintenant, disposé à reconnaître que la morale théorique et pratique de Mortaigne était beaucoup plus élevée et plus ferme que celle qu’il a quelquefois voulu essayer de représenter, non peut-être, selon nous, par modestie, mais pour ne pas décourager les faibles hommes.

Montaigne nous paraît bien définir et analyser Ja vertu. « Il me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté qui naissent en nous; les âmes bien réglées d’elles-mêmes, et bien nées, elles suivent même train, apportent en leurs actions même visage que les vertueuses; mais la vertu

sonne je ne sais quoi de plus grand et plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, pareillement conduire à la suite de la raison. Celui qui, d’une douceur et facilité naturelle, mépriserait les offenses reçues, ferait chose très belle et très digne de louange, maïs celui qui, piqué et outré jusqu’au vif d’une offense, s’armerait des armes de la raison contre les premiers appétits de vengeance, et, après un grand conflit, s’en rendrait enfin maître, ferait sans doute beaucoup plus. Celui-là ferait bien, celui-ci vertueuseméent; l’une action se nomme bonté, l’autre vertu; car il semble que le nom de vertu suppose de la difficulté et du contraste, et qu’elle ne puisse s'exercer sans partiet. C’est pourquoi nous nommons Dieu bon, fort, libéral et juste, mais nous ne le nommons pas vertueux; ses opérations sont toutes naïves et sans efforts ?. »

Donc la vertu est l’effort victorieux de la lutte que la raison et la volonté soutiennent contre les inclinations, les appétits, les passions, et contre les difficultés de la vie, en vue, conformément à la conception épicurienne, non de les anéantir, mais de les régler, les brider, leur imposer la mesure. Aussi, si Dieu ne peut être dit vertueux, Socrate, Épaminondas, Scipion sont des hommes en butte à des inclinations et des appétits vicieux plus ou moins puissants, mais qui, grâce à leur volonté puissante et maîtresse de soi, ont été vite vaincus et n’ont aucun effet sur leur conduite. Leur vertu est « passée en complexion » et fait définitivement partie de leur constitution morale spontanée et naturelle, sans retour apparent aux premières impulsions, qui semblent solidement écartées.

Mais Montaigne s’est absolument contredit d’un chapitre à l’autre sur la facilité de la vertu. Il a écrit en 1579

1. Sans obstacle, sans opposition ni contradiction. 2. Essais, |. II, ch. x1, début.

Fr

des pages charmantes et remplies d’entrain et d’enthousiasme, pour se plaindre que l’on donne à la philosophie et à la morale enseignées aux enfants un visage sévère, triste, renfrogné et sourcilleux : «Qui me Pa masqué de ce faux visage pasle et hideux? IL n’est rien au contraire de plus gaillard et de plus enjoué, et à peu que je ne die follastre. Elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine si triste et transie prouve que ce-n’est pas là son gite!. » Il a écrit tout le contraire à la même date, et par conséquent il ne peut être question ici d’une évolution dans sa pensée?; il a écrit, en effet, dans la même phase de composition des

1. Essais, 1, xxvi. Ce chapitre, ainsi que II, xr, est de 2. M. Villey nous semble avoir commis une erreurqu'ilya lieu de relever. Au tome II de son livre sur Les Sources et l'Évolution des Essais, p. 417, il signale, en effet, cette première contradiction de Montaigne sur la facilité de la vertu, mais il y voit une preuve de l'évolution de ses idées. Dans la première phase de la composition des Essais, écrit-il, « la vertu cherchait la douleur comme son élément, et elle refusait la facilité pour compagne, elle demandait un chemin épineux ». Mais dans la troisième phase de la composition, et après 1583, Montaigne émet une opinion contraire, qui, dit-il, s'est développée progressivement dans son esprit à mesure que le stoïcisme était abandonné par lui. « La vertu, écrit alors Montaigne, n'est pas plantée à la tête d'un mont coupé, raboteux et inaccessible ; ceux qui l'ont approchée la trouvent, au rebours, logée dans une belle plaine, fertile et fleurissante, d'où elle voit bien sous soi toutes chosés; mais si peut-on y arriver, qui en sait l'adresse, par des routes ombreuses, gazonnées ct doux fleurantes, et d'une pente facile et polie, comme est celle des voûtes célestes. » Ce changement, ajoute M. Villey, dans l'opinion de Montaigne sur la vertu, résulte et est le signe de son passage du stoïcisme à la philosophie de Socrate. Or, c'est là une grosse erreur, puisque nous venons de démontrer dans la présente page que ce n’est pas successivement, mais à la mème date,

, celle où il composa les deux chapitres, qu'il a exprimé ces

deux opinions contraires. M. Villey lui-même les reconnait contemporaines. Il n’y a donc pas eu évolution dans l'opinion de Montaigne à ce sujet.

Essais, que «la vertu repousse la facilité pour compagne, et demande des chemins aspres et espineux! ».

Quelle explication peut-on donner de cette contradiction? Elle est intentionnelle, comme les nombreuses contradictions que j'ai signalées en traitant de la prétendue ondoyance et diversité de Montaigne. Nous croyons qu'elle est artificielle, qu’elle est, comme ces dernières, dans ses paroles et non dans son esprit. Mais nous pensons qu’elle a aussi une autre raison. Que lorsque l’âme est arrivée à la vertu, elle doive, par sa santé, rendre sain encore le corps; qu’elle doive faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise et l’animer d’une gracieuse fierté; qu’elle fasse état d’apaiser les tempêtes de l’âme; que la peur, le déplaisir, la crainte et la contrainte soient désormais exclus de l’âme, qui dès lors n’a plus que la jouissance constante pour compagne, cela peut être vrai, et Montaigne a raison de le proclamer. Mais, qu’on y arrive par des « routes ombreuses, gazonnées et doux fleurantes, et d’une pente facile et polie, comme est celle de la voûte céleste », c'est ce qu'il sait bien ne pas être. M. Desjardins suppose, à juste titre, que Montaigne était trop fin pour sy être trompé lui-même; son admiration pour les hommes de l'antiquité suffirait à prouver qu’il comprenait la difficulté d’être un Socrate ou un Scipion Émilien; mais « il tâchait d'attirer les autres en les ‘abusant dans leur intérêt par lapparence de cette aisance, de cette flexibilité, n’espérant pas, il est vrai, les retenir toujours dans une si charmante erreur, mais ne demandant qu'à les y maintenir le temps nécessaire pour leur inspirer l'amour de la vertu, qui donnerait à ceux dont les inclinations vicieuses n'étaient pas trop fortes, la force de considérer et

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