Æssais, I, xxvi
par lui à tout appétit, à toute inclination, n’est nullement incompatible avec la mise en pratique d’une vertu assez ferme et modérée, pas plus qu'avec la doctrine même d’Épicure, pourtant en apparence assez dure, et aussi avec celle, peut-être plus conciliante dans les termes, que Plutarque a contribué à lui enseigner. Elle a pu l’amener peu à peu à élargir l'étendue des plaisirs qu’il se procurait, à accueillir des sollicitations, peutêtre croissantes, de ses sens, mais sans jamais faire fléchir les règles qu’établit vraiment la conscience; sans jamais atteindre, au moindre degré, le solide faisceau de sa loyauté, de sa fidélité à sa parole et de son honnêteté, et par conséquent sans lui avoir jamais mérité l’épithète « d’endormeur de conscience » dont laccable beaucoup trop sévèrement, suivant nous, M. Guillaume Guizot.
En réalité, Montaigne a employé, pour être aussi heureux que nous pouvons l'être et contenir ses plaisirs dans les limites de l’honnêteté et de la modération, les méthodes les plus diverses, en général avec
| succès, en mettant en pratique, partout où il l’a pu sans
inconvénient moral, des règles conformes à celles d’Épicure, qu'il interprétait suivant son propre jugement et adaptait à sa nature. Il varie ses méthodes suivant la nature de chacun des plaisirs ou des appétits, selon que leur satisfaction peut ou non produire des troubles et des agitations durables de l’âme, et qu’ils sont plus ou moins capables de compromettre la tranquillité. Selon les cas, en effet, il emploie, soit, nous l'avons déjà vu, la méthode préventive, en jugeant « les occasions », soit la diversion, pour détourner la passion à d’autres objets ou en affaiblir la violence. Si enfin la luttetest trop douloureuse, il lui arrive de s’accommoder, mais rarement, avec la passion, si elle ne l’amène à rien de déshonnête et si les risques sont pour lui seul, ou tout
au moins si les dommages sont facilement réparables.
Prenons par exemple l’amour. Il sait, par l'expérience et non passeulement par les arguments d’Épicure et de Lucrèce, que l'amour, plus peut-être que les autres passions, peut amener des agitations dangereuses et des troubles persistants. Il sait combien, en particulier, il asservit notre liberté. Renan ne s'était aperçu qu’assez tard, si nous l’en croyons, que « la nature ne tient pas du tout à ce que l’homme soit chaste1 ». Montaigne s’en est aperçu dès sa prime jeunesse et, « à celui, dit-il, qui le louerait d’être chaste, il ne lui devrait pas plus grand merci qu’à celui qui lappellerait traître ou voleur ou ivrogne, parce qu’il mentirait autant® ». Il s'était d’abord engagé dans l'amour, d’une affection pérnicieuse et indiscrète, et il en a « souffert toutes les rages ». Il sait combien fâcheusement il altère notre jugement; ‘aussi applique-t-il sa volonté, non pas à Pécarter à tout jamais, et à le fuir comme le fit une fois Socrate, malgré sa force d'âme, mais à en amortir la violence par la substitution et la stratégie épicurienne, le rompant à divers désirs, desquels il y en avait un régent et maître, afin qu’ils le gouvernent et le tyrannisent. Loin de le condamner et d'y renoncer, il l’apprivoise pour éviter de « s’esclaver à autrui » et pour s’en assurer la jouissance, sans faire courir trop de risques à sa tranquillité, « s’étudiant qu’il ne fut pas si agréable, qu’il vint. à le forcener enfin et captiver du tout à sa merci ». En ce marché, il ne se laisse pas tout aller, il s’y plaît, mais ne s’y oublie pas. Un peu d'émotion, mais pas de rêveries. « L'amour est une agitation vive et gaie. » Il réussit enfin à n’en étre ni troublé, ni affligé et, après expérience, il se rend ce témoignage qu’il a une âme capable de rabattre par effet