Essais, III, v
cette parole d’Agésilas : « Que la prudence et l'amour ne peuvent aller ensemble. » Bien plus, l'amour luimême a pu lui servir, à son tour, de dérivation modératrice contre d’autres passions. Quand enfin l’âge de l'amour est passé, c'est encore au procédé d'Épicure, à la déclinaison dérivative qu’il a recours pour faire revivre, par la substitution, les impressions ‘passées. «Ji vais n’amusant en la recordation® des jeunesses passées; si cette belle jeunesse est expirée et échappe à mon sang et à mes veines, du moins n’en veux-je déraciner l’image de ma mémoire. C’est jouir deux fois, que de jouir de la vie passée 5. »
En somme, Montaigne, tout porté qu'il était par complexion à l'amour, et en espérant avant tout des jouissances durables, ne s’est pas laissé dominer par cette passion; il a même fini par en être maître, puisqu’elle ne l’a pas empêché d’être prudent. Il en a vrai= semblablement été de même pour les autres plaisirs et les autres passions. — Toujours le calcul des risques, toujours la mesure, toujours la possession de soi-même et toujours la conscience présente semblent avoir arrêté, en tout cas, l’impulsion, avant qu'une faute grave ait pu être commise. Mais nous sommes ici beaucoup plus, il faut le reconnaître, sur le domaine de l’art de vivre et de la sagesse que sur celui de la morale.
Si l’on se demande comment un disciple d'Épicure, qui conseillait de réduire le repas à un morceau de pain et de fromage, accompagné d’un verre d’eau, et de réduire ses besoins au minimum, a pu rester épicurien, tout en jouissant de presque tous les plaisirs de la vie, il nous semble qu’on peut en fournir l’explication.
Voyons, en effet, quelle grande variété d’application