‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 72 sur 297 · LE · texte numérisé non relu

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et quelle notable extension Montaigne va donner à sa méthode de diversion.

Plus encore qu'Épicure, il fait de la dérivation et de la substitution une méthode naturelle, que les hommes ont d’ailleurs toujours spontanément employée, un procédé conscient, systématique, auquel, comme nous venons de le voir, il faut s'exercer avec soin quand on en a bien compris toute l'utilité, et dont il s’agit surtout d’user à propos ét avec souplesse. À mesure qu'il avance en âge, il en fait une application de plus en plus soignée à toutes les conditions dela vie morale : dans la douleur et les joies, dans la jouissance des biens de toutes sortes. Il l’emploie pour consoler ses amis dans l’affliction. Au lieu d’attaquer le mal à fond, il « décline », il « gauchit » peu à peu ses propos dans les sujets plus voisins, puis un peu plus éloignés, et réussit à leur dérober imperceptiblement la pensée douloureuse.

Montaigne pousse ce procédé plus loin encore, lorsque, ne se contentant pas de faire revivre le plaisir passé, il s’étudie — et il y réussit — à retenir avec force le plaisir présent, à le saisir et à en jouir au double quand il est bon, en le suivant et le « retardant ».

C’est, au maximum, la vraie sérénité, presque parfaite, non pas passive, mais fermement active d'Épicure, et même dépassée. Maïs cette application si attentive et si soignée dans la jouissance de la vie, pour la ruminer et l’étendre, n’est pas, chez Montaigne, comme il pourrait sembler quand on se souvient du petit nombre de plaisirs que conseille Épicure lui-même, une interprétation hyperbolique de la doctrine dé ce philosophe. En réalité, Montaigne est plus conséquent qu'Épicure, ou qu ’Épicure ne veut le paraître.

r. Essais, III, 1v : « De la Diversion ».

Nous allons le constater pour d’autres passions comme nous l'avons fait pour l’amour. Les passions sont des désirs exaspérés, violents, des besoins devenus! obsédants et très impérieux. Le stoïcisme prétend les éliminer purement et simplement, et, par là, méconnaît et mutile la nature; loin de la suivre comme il prétend le faire, il détruit l’homme au lieu de le corriger. Épicure

, conserve les sentiments, les désirs et les passions, mais, | en pratique, il les atténue tellement par la modération,

la tempérance et la prudence extrêmes que, si on le suivait à la lettre, il n’en resterait presque rien, ce qui le rapprocherait beaucoup de l’école du Portique. Logiquement, pour éviter la souffrance qui peut les suivre, et surtout pour assurer à l’âme son bien le plus précieux, la liberté, Épicure devrait borner sa rigueur à fairersa part à chacune des passions, en s’étudiant, par un constant effort de la volonté, à leur imposer la mesure et à les régler par la raison : « Usez, n’abusez pas. »' En réalité, cette part, il ne la fait pas suffisante, sa mesure est trop restreinte. Montaigne, lui, pense, non sans raison, se montrer plus fidèle qu'Épicure lui-même à l'esprit épicurien.

Celui-ci classait les désirs et les besoins dans l’ordre suivant : les uns sont à la fois nécessaires et naturels et, par conséquent, impérieux et irrésistibles ; les’ autres sont naturels sans être nécessaires ; les autres ne sont ni naturels, ni nécessaires, ce sont des besoins purement artificiels. Montaigne adopte d’abord pleinement cette classification, et observant « combien peu il en faut à la nature pour se contenter », il semble conseiller aux sages de ne satisfaire que les besoins naturels et nécessaires et de ne considérer tout le reste que comme le développement de notre « fantaisie », et il paraît admirer Métrodore, vivant « du poids de 12 onces par jour et Épicure, à moins ». Mais bien-

tôt, se reprenant, il reconnait que « ce que nature exactement et finalement nous demande pour la conservation de notre être est trop peu », et qu'on peut, sans cesser d’être sage et raisonnable, « se dispenser quelque chose autre » et « appeler encore nature l’usage et condition de chacun de nous. Taxons-nous à cette mesure, étendons nos appartenances jusque-là ».« L’accoutumance est une deuxième nature et non moins puissante; et j'aimerais presque autant qu’on m'ôtât ma vie que si l’on me l’essimait (diminuait) et retranchait bien au delà de l’état actuel, je l’ai vécue si longtemps. » (HI, x.) Dans la pensée de Montaigne, cette tolérance, cette mesure plus large, s'applique à toutesles inclinations naturelles et légitimes, et il donne une grande extension à nos « appartenances », à cet usage et condition de chacun de nous, et cela, je ne dirai pas sans contredire les formules d'Épicure, mais sans encontredire vraiment l'esprit. Si, eni effet, en dehors de la conscience, celui-ci conseïlle de ne pas se livrer aux passions, c’est en partie à cause des conséquences qu’elles peuvent entraîner en compromettant l'üyeix et la tranquillité de l’âme, en un mot parce qu’elles ne sont pas hygiéniques. Une partie de sa morale pratique étant d’abord une sagesse, elle est réglée en conséquence par le calcul des risques. Mais les éléments de ce calcul peuvent varier en chacun de nous, suivant « ses naturelles conditions ». Épicure, voulant placer le bonheur à la portée des moins favorisés et des plus déshérités, exagère tellement les risques, et réduit, non seulement les passions, mais les désirs et les plaisirs les plus naturels à un tel minimum, que même un sage peut les trouver insuffisants. Montaigne est vraiment plus sage que son maître ne croit devoir le paraître, pratiquant autrement le principe commun, et plus largement. M. Villey, ne s’apercevant pas que, dans la phrase suivante, il décrit un Montaigne ultra-

épicurien, y explique très bien comment notre moraliste applique pour son compte le calcul des risques : « La conduite de Montaigne, écrit-il, se ramène à un perpétuel examen de conscience, il faut qu’il tienne son moi constamment en vue. S'il voit paraître à l'horizon une inclination qui risque de devenir trop forte, un danger quelconque, il calcule si le danger qui y est joint l'emporte sur le risque à courir. Si le plaisir l’emporte, Montaigne s’y abandonne ; si le risque est plus grand, il recule, il avance jusqu’au point où l’avantage qu'il espère est supérieur au sort qu'il redoute. » Très bien, mais comment M. Villey ne reconnaît-il pas ici la théorie épicurienne? S'il s’accorde beaucoup de plaisirs, s’il donne un jeu plus large à ses inclinations qu'Épicure n’en permet ou a l'air d’en permettre à son disciple, c’est qu'il juge, qu’il sent qu’il peut le faire sans trop de risques de s’en laisser posséder et de voir la . douleur et la peine succéder au plaisir. Il se sent plus de force de résistance que n’en peuvent posséder la | plupart de ceux à qui s'adresse Épicure. La sagesse, chez lui, ne « forçant pas les conditions naturelles » (IT, xu), Montaigne se borne, en général, à moins que la conscience et l’honneur n’y soient intéressés,

à modérer ses inclinations (II, x); mais il se résigne | parfois aussi à céder à celles qui sont trop vives, au regard de la résistance qu’il est capable de leur opposer. Comme la philosophie épicurienne est une adaptation, elle comporte aussi des degrés; chacun peut l’appliquer à sa nature et à sa mesure. Le précepte principal, d'éviter les plaisirs qui peuvent être suivis d’une souffrance, entraîne beaucoup de relativité. C’est à chacun de voir jusqu'où il peut aller, sauf à se demander parfois si on entre dans le domaine de la morale ou si lon reste simplement dans celui de la sagesse. Ce dernier cas + est en effet celui où Montaigne nous conduit aussi sou-

vent qu’à la morale proprement dite; ce qui n'empêche pas'que son livre, en résumé, est devenu l'âme et le compagnon inséparable des plus honnêtes gens.

La volonté, malgré les premières apparences d’un examen superficiel, et bien qu'il dise souvent le contraire, était une des facultés maîtresses de Montaigne. Il a d’ailleurs écrit (4, xx) : « Nous sommes nés pour Paction. » Son goût pour l’action était en effet assez prononcé. La place nous manque dans cette Étude déjà longue pour traiter amplement cette question ; aussi nous reviendrons sur ce sujet dans d’autres pages de cette édition, nous bornant à en dire quelques mots ici. Nous l'avons déjà fait voir homme d’action et en pleine possession de sa volonté, lorsque nous l'avons montré concevant et mettant en jeu, tout le long de son livre, son système de contradictions artificielles; or nous le voyons à chaque page exercer cette volonté persistante et énergique dans ses revendications incessantes contre l'intolérance et la cruauté. Nous retrouvons cette volonté et cette suite dans les idées, dans sa morale de tous les jours, et à travers toutes les souplesses et toutes les adaptations que nous avons constatées. Et nous sommes bien près de partager pleinement la pensée d’Émile Faguet sur le rôle si important joué par la volonté dans les Essais et dans la vie de Montaigne. Cette action de la volontè, tout en la voyant en partie telle que Faguet l'a dépeinte, nous la rattachons, en partie aussi, à l’influence de l’épicurisme sur l’esprit de Montaigne.

L'épicurisme, en effet, contrairement à ce qu’on a enseigné Si souvent, est, aussi bien que le stoïcisme, une philosophie de l'effort; il implique une perpétuelle tension de la volonté. Il faut au moins autant de volonté pour faire la part à chacun des besoïns naturels et légitimes de notre nature, à chacun des penchants, à chacune des passions, pour leur imposer la mesure, les

régler par la raison, comme l’enseignent et pratiquent les épicuriens, que pour pratiquer même incomplétement les préceptes des stoïciens. Car il y a encore cette différence que le principe de l’épicurisme est souvent, en fait, appliqué avec une rigueur plus ou moins grande, tandis qu’il est bien rare qu’il en soit de même du stoïcisme, qui se contente de promulguer des préceptes en général inapplicables. C'est précisément pour le règlement des inclinations et des passions, que Montaïgne, dans ses Essais et dans sa vie, montre à, habituellement et enseigne l’exercice énergique de la volonté qu'a dépeint si exactement É. Fagueti. Et c’est bien dans Épicure qu’il en a trouvé l’exemple et l’application constante. Il n’est pas contestable, en effet, que le fondement de la morale de Montaigne, c’est de se connaître pour se posséder, d'acquérir la science du moi pour arriver à la possession de soi-même, à la | pleine maîtrise de soi.

Personne, plus que lui, n’a employé sa volonté à atteindre ce but. Il montre à quel degré il estime cette faculté maîtresse dans son culte des héros. Les grands hommes, soit de l’action, soit de la pensée, y sont honorés quelquefois jusqu’à l’exaltation; et ce n’est pas la force de l'intelligence qu’il exalte le plus en eux, . c’est la force de la volonté. Car ce que Montaigne aime | È fe répéter souvent, c’est que l’homme fait lui-même ? [sa destinée, que notre vie dépend principalement |de nous, qu'une vie humaine est œuvre humaine. « Ce n’est pas autre chose, dit avec raison É. Faguet, que la foi en la volonté. Mais cette volonté que Montaigne admire chez les grands hommes, sous forme d’héroïsme, il la recommande à la généralité des hommes, sous la forme de modération, de patience, d'abstention énergiques, toutes choses qui ne démon-

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