É. Faauer, Seizième siècle, p. 392-304. J
trent pas moins de volonté que l’héroïsme au sommet. En pareille matière, la première chose à faire est de se connaître, de se mesurer, la seconde d’agir selon sa nature, ses forces, avec toute l’énergie dont on est capable : « Faïs ton fait et te connais. » Or, pour la grande majorité des hommes, s'ils se connaissent bien, faire son fait, c’est supporter et s'abstenir avec courage, en y ajoutant un peu d'action, la quantité d'action que nous permettent nos moyens, laquelle est. petite. »
A part la trop grande faiblesse de nos raisons d’agir et la trop faible idée de la valeur de notre initiative, que je regrette de rencontrer dans cette belle page de Faguet, j'y trouve la véritable expression de mon opinion personnelle sur cette partie de la morale de Montaigne, que je me souviens d’avoir rappelée dans un'entretien avec Thiers, en octobre 18751.
1. J'eus sur cette question avec Thiers, à Arcachon, un entretien que je résumerai ici, parce que j'ai reussi à le faire revenir d'une opinion contraire qu'il avait sur Montaigne. Thiers était venu à Arcachon en villégiature, l'année qui avait suivi sa chute du pouvoir, à la fin de l'automne. Or, Jean Hameau, qu'il avait pris pour médecin, allait lui faire une visite tous les soirs, à neuf heures, et restait avec lui, écoutant sa conversation très intéressante, pleine de faits, de fines allusions, jusqu'à minuit. Me trouvant également à Arcachon cette année-là, il m'emmena chez lui dès les premiers jours. J'y fus reçu avec beaucoup de bienveillance, et je fus invité à y revenir tous les soirs avec mon ami. C'était un délice pour moi d'entendre l’ancien Prèsident dela République raconter sa vie et les actes de sa vie publique et porter ses jugements sur les hommes et les événements. Un jour, ayant appris que je lisais Montaigne depuis 26 ans, il causa de l’auteur des Æssais. Je me rappelai avoir lu, dans lés Portraits litléraires de Sainte-Beuve, unarticle où il parlait des opinions de Thiers sur Montaigne. Je lui apportai cette étude critique qui avait pour objet un mémoire présenté en 1821 par Thiers, à l’âge de vingt et un ans, à l'Académie d'Aix, au concours ouvert sur l'éloge de Vauvenargues, et qui avait remporté le prix. Sainte-Beuve y disait que l'auteur
Montaigne a assurément pu, dans le cours de ses nombreuses analyses du cœur humain, de «son cœur humain à lui », se montrer non pas indifférent, quand on va au fond de sa pensée, mais indulgent pour certaines faiblesses et certains vices humains, dont la
gravité pâlissait superbement à côté des grands vices régnants ; mais c’est vraiment manquer à la justice et
avait commencé sa thèse par un extrait sommaire des moralistes francais qui ont précédé Vauvenargues. Or, parlant de Montaigne, il avait émis un jugement qui, par sa maturité, étonnait Sainte-Beuve; entre autres choses, Thiers y disait qu'il y avait parmi les hommes deux catégories de caractères bien différents : les caractères impressifs qui, analysant l'homme, l'étudient, s'étudient eux-mêmes et qui sont suff samment satisfaits quand ils ont trouvé quelques formules jugeant l’homme et les mobiles de sa conduite, sans beaucoup se préoccuper d'agir eux-mêmes, en un mot les esprits théoriques, méditatifs. Puis il y a les esprits actifs, surtout préoccupés d'agir. Thiers ajoutait que Montaigneétait parmi les premiers, mais qu'il leur préférait les seconds. Car Montaigne lui semblait décourager de l’action.
Je me permis de protester contre cette opinion. Thiers me dit alors que ses nombreuses occupations politiques et ses travaux sur la Révolution et sur l’Empire l'avaient tellement occupé qu'il n'avait pas lu Montaigne depuis l'époque de son mémoire, n’en ayant entendu parler assez longuement qu'une seule fois, en 1866, lorsqu'il avait écouté, chez son ami Mignet, Prévost-Paradol faire la lecture d'une étude qu'il préparait sur Montaigne et qui parut la même année. Il ajouta, pour me mettre à l'aise, qu'il ne demandait pas mieux que de partager mon opinion, si je voulais bien lui faire connaître mes arguments. Je lui apportai le lendemain un exemplaire des Essais, dont nous lûmes ensemble, pendant trois soirées, bien des pages choisies par moi. Je fus assez heureux pour le faire renoncer à son opinion ancienne, en lui mettant sous les yeux l'œuvre politique et critique de Montaigne, et en appelant son attention sur les preuves de son goût pour l'action qu'il a données si nombreuses. Je me rappelle, en particulier, l'avoir beaucoup intéressé en lui montrant avec évidence cette culture de la volonté dans la vie de Montaigne comme dans les Essais, et en lui faisant voir qu'il était tous les jours cité à tort, comme ayant écrit que lé « doute était un mol oreiller et doux, pour reposer une tête bien faite », et qu'il n'a jamais écrit une pareille phrase.
aux égards qu’on lui doit, que d’écrire, comme l’a fait M: Paul Bonnefon, que, chez lui, « le manque de noblesse est évident ».
Il est encore plus injuste de dire, avec M. Guillaume Guizot, qu'il n’est pas d’écrivain en qui « le bien et le mal soient plus profondément mêlés et presque également couverts d’un style presque sans rival ». Nous croyons voir ici des traces du fanatisme de M. Guizot contre un livre anticalviniste, et contre un écrivain qui avait cependant pour lui un tel attrait et une telle séduction qu’il ne pouvait passer un seul jour sans le lire, mais dont l'indépendance et la hardiesse de jugement froissent profondément sa foi. Malgré sa grande indulgence pour la faiblesse humaine, Montaigne a en effet toujours agi noblement et conseillé à ses lecteurs des actes conformes à l’honnéteté, à la bonté et à la justice; il se voyait si supérieur moralement à la plupart des meilleurs hommes de son temps, qu’il est bien pardonnable de n'avoir pas songé à s'élever encore davantage, et de s’être pardonné à lui-même quelques défauts de sa nature, que l’on peut toutefois lui reprocher d’avoir mis en évidence avec une sorte de complaisance dans ses moments de découragement, où son dilettantisme devenait moqueur et quelque peu cynique. Oui, je l’avoue, il eût mieux fait de supprimer cinq ou six passages des Essais, qui, par exception, éloignent le lecteur de l’action plutôt qu’ils ne l’y encouragent. Mais les sentiments nobles et élevés l’emportent tellement sur quelques faiblesses, que celles-ci s’aperçoivent peu, et que Montaigne, après quelques correctifs, peut être recommandé comme un conseiller de la vie digne d’être écouté. Nous venons, en effet, de montrer, et nous le verrons encore dans les chapitres suivants, que l’on trouve dans l’œuvre et dans la vie de Montaigne une morale uniquement fondée sur la
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nature, la raison et la conscience. Cette morale est élevée et très droite; elle est non seulement individuelle, mais sociale; et il faut remarquer que les trois grands hommes qu’il recommande de se représenter constamment à l'esprit, comme patrons et modèles, sont trois hommes d’action et des héros de vertu : Aristide, Phocion, Caton. Il ne s’est pas borné à définir et à proclamer sa morale, il l’a, on ne saurait trop le répéyter, pratiquée pendant toute son existence et en a 1 donné l’exemple, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie publique. Mais s’il a été en cela supérieur à la plupart des moralistes, il est loin d’avoir été parfait, et si, comme nous l'avons dejà remarqué, les règles de sa sagesse, tout en visant surtout à lui procurer une vie heureuse, sont tout à fait compatibles avec l’obéissance aux lois de la morale proprement dite, il est certain qu’il a eu, par ailleurs, certaines faiblesses et certaines indulgences pour lui-même qui doivent, non pas être passées sous silence, maïs au contraire signalées et blâmées, devant la jeunesse à qui l’on parle de Montaigne, à côté de ses grandes qualités. Mais, je le répète, Montaigne est tellement supérieur, moralement, dans les actes comme dans la pensée, à presque tous les hommes de son temps, que ses faiblesses sont peu visibles. C’est, probablement aussi, l'opinion de M. le professeur Lanson, qui nous a dit, en commençant son cours à la Sorbonne sur Montaigne, en 1917, qu’il l'avait choisi, cette année-là, pour sujet de ses leçons, à cause des qualités morales qu’il reconnaissait en lui, et qui lui semblaient en pleine concordance avec les besoins du moment (nous étions à cette date en pleine guerre). Non, Montaigne ne s’est jamais placé par égoïsme audessus des mêlées sociales et religieuses. Loin d’exposer ses lecteurs à perdre toute combativité et toute conviction agissante, il a lutté, je le répète, toute sa vie, et
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dans des conditions dangereuses pour sa sécurité; il a lutté pour la paix sociale, il est intervenu avec efficacité pour réconcilier les chefs des partis meurtriers, et ses efforts ont porté des fruits. Il s’est employé, nous le montrerons au chapitre x, pendant plus de vingt ans, avec un zèle persévérant, à consacrer tous ses efforts à une œuvre politique pleine de discernement et de fermeté, à un but précis, à préparer, dans la mesure de son pouvoir, l'avènement de Henri de Navarre au trône de France, et il a en effet contribué pour sa part à rendre inévitable la loi de tolérance que fut l’édit de Nantes.
Il faut bien, d’ailleurs, que Montaigne, ait apparu aux hommes supérieurs de son temps comme dépassant beaucoup, moralement, les autres hommes, pour que des esprits tels que Antoine Loiselt, Juste Lipse®, Estienne Pasquier5, Jacques de Thou‘ aient élevé aussi haut son caractère et sa conduite, et que Florimond de Raymond, conseiller au Parlement de Bordeaux, auteur d'ouvrages de controverse catholique très estimés et dont le témoignage est d'autant moins suspect qu’il était plutôt dans le camp des fanatiques, s’écriât après sa mort, dans un langage un peu emphatique et lourd, mais sincère : « La France, depuis peu de temps, est éclipsée de cette vive et incomparable lumière, d’éloquence et de suffisance, après la montre que nous avons
1. ANTOINE LoisEz, De l'œil des rois et de la Justice, Paris, 1505. (Voir l’'addenda du septième volume.)
2. Juste Lise, Lettres à Mlle de Gournay, dans Recherches et documents inédits sur Montaigne, par le docteur PAYEN, 1855 (1 vol. tiré à 100 exemplaires), p. 18, où il le nomme:«le grand et vénéré Montaigne ». Dans une autre lettre, ille met « au nombre des sept sages de la Grèce » et dans une autre il l'appelle « le Thalès français ».
3. ESTIENNE PASQUIER, Recueil de Leltres. Lettres à son collègue du Parlement, le président Pelgé.