Essais, III, 1, au commencement
l'intérêt du prince et de celui de son pays « qu’il mente et qu’il trahisse ». Ici Montaigne avertit avec beaucoup de force et d’insistance qu’en pareil cas il ne faudrait pas compter sur lui pour aider le prince à réussir dans son dessein. Mais il n’est que trop certain qu’en fait le vice et le mal occupent dans la vie des peuples un office inévitable, que rien ne peut rem-
* placer jusqu’à présent, et pour exécuter les mensonges
et les trahisons les princes devront trouver et ne seront d’ailleurs jamais en peine de trouver d’ignobles agents. Oui, s’il s’agit réellement de sauver son pays (et cela donne partiellement raison à Machiavel), le prince commettra une action malhonnéte, mais il devra intérieurement en souffrir, et « attribuer cette nécessité à un coup de verge de la raison divine ». Voilà ce que Montaigne se résigne à écrire entre 1582 et 1588. Mais entre 1588 et 1592, dans une addition manuscrite au même chapitre 1 du livre HIT, ilse reprend, et, revenant sur ce qu’il vient d’accorder, il conseille fermement au prince qui se trouve dans l'alternative, ou de manquer à sa foi et à son honneur, ou de trahir l’intérêt du peuple et le sien propre, de s'abstenir, et par conséquent de rester fidèle à sa foi, et de «remettre la protection de son vaisseau à la pure conduite du Ciel », sa conscience « devant lui être plus chère que son propre salut et le salut de son peuple ». N’aura-t-il pas d’ailleurs à espérer, quand les bras croisés il appellera Dieu à son aide, « que la divine bonté n’est pas pour refuser la faveur de son intervention extraordinaire à une main pure et juste! »2 Telle
1. Essais, III, 1, quelques lignes après la citation latinc : Sed videal.. Nous soulignons encore ici un exemple de l'utilité qu'il y a, dans une édition des Essais, à indiquer, comme nous le faisons, la date de composition de chaque
morceau, de chaque pensée de Montaigne. C’est, en effet, grâce à cette désignation que nous savons ici désormais
est la conclusion dernière de Montaigne en politique. Il reconnaît bien que les intérêts politiques peuvent être, dans certains cas, contraires à la morale, mais il proclame qu’alors il faut sacrifier les intérêts politiques. Il est donc antimachiavéliste 1,
Nous avons dit plus haut que la morale de Montaigne n’est pas seulement individuelle, comme on l’a prétendu, mais qu’elle est aussi une morale sociale. Nous y revenons pour en rappeler encore quelques exemples. Témoin de la décadence de la Grèce, et justement convaincu que la chute de son pays était irrémédiable, Épicure n’avait rien fait pour relever l'esprit civique et le patriotisme helléniques. Il avait conseillé Pabstention politique à ses disciples. Il pensait qu’au milieu de la
que cette phrase est vraisemblablement la véritable conclusion du présent chapitre.
1. Peut-être certains lecteurs trouveront-ils qu’il l'est trop ici; et, pour la même raison, approuveront-ils, au contraire, le morceau du livre I, xxvr: De l'Inslitution des enfants, où Montaigne conseille au gouverneur d'un enfant destiné à représenter son pays à l'étranger de le rendre commode à toutes nations et compagnies, voir au dérèglement et aux excès si besoin est... « Il rira, follàtrera, il se débauchera avec son prince. Je veux qu’en la débauche même il dépasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu'il ne laisse à faire le mal, ni faute de force ni de science, maïs faute de volonté. » Il ajoute une phrase oùilraconte un fait curieux, qui a eu son analogue en France après la guerre de 1870. « Je pensais, dit-il, faire honneur à un seigneur aussi éloigné de ces débordements qu'il soit en France, de m'enquérir à lui, en bonne compagnie, combien de fois il s'était enivré pour la nécessité des affaires du roi en Allemagne. Il le prit de cette façon et me répondit que c'était trois fois, lesquelles il récita : « J'en sais qui, faute de cette faculté, se sont mis en grand’peine, ayant à pratiquer cette nation. » — {1 est intéressant de rappeler que les historiens du traité de Francfort racontentque Pouyer-Quertier, le ministre chargé de le négocier avec Bismarck, suivit avec utilité pour la France le conseil donné par Montaigne, en tenant tête au chancelier allemand dans une lutte de fourchettes et de verres devenue homérique.
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licence et de la corruption croissantes, il fallait surtout réagir contre l’entrainement général du luxe et du plaisir vulgaire, en montrant aux hommes qu’ils ne trouveraient le bonheur ni dans l’asservissement aux besoins factices, aux désirs inassouvissables, ni dans le mépris absolu des inclinations et des besoins naturels, mais dans la prudence, la frugalité, la modération et la mesure en toutes choses, seuls moyens, en y ajoutant la bienveillance et la justice, d’assurer la paix de l’âme. Le stoïcisme, d’ailleurs, non plus que l’épicurisme, n’a pu et ne pouvait, en quoi que ce füt, réveiller les vertus civiques des Grecs ou aïder ce qui en restait à relever la Grèce. Montaigne, nous l'avons vu et nous le reverrons, à certains moments de sa vie et à certains moments de la vie politique de son pays, s’est aussi justement accordé des raisons de s'abstenir et de suivre les conseils de Sénèque, ici encore conformes à ceux d’Épicure. Mais chaque fois qu’il a pu entrevoir que, soit par sa plume, soit par une action honnête, il pouvait espérer de servir utilement son pays, il sortit de sa réserve et de sa retraite. C’est principalement par cette participation à la vie publique que Montaigne a été supérieur à Épicure. Il a été un patriote, en un temps où le vrai patriotisme existait à peine, et peu d'hommes, même parmi les plus grands du xw° siècle, ont montré plus de désintéressement que lui. Dans l'essai HI, x, il a écrit ces belles paroles : « Je ne veux pas qu’on refuse, aux charges qu’on prend, les pas, les paroles, l’attention et la sueur, et le sang au besoin »; et il ajoute avec Horace : « Tout prêt moi-même à mourir pour mes amis et pour ma patrie. » Il est vrai qu’il ajoute aussi: « Mais c’est par emprunt et accidentellement, l’esprit se tenant toujours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. » Mais il faut comprendre ces paroles dans
leur véritable sens. Il nous l’explique très bien dans le contexte. Il entend par là qu’il « faut ménager la liberté de notre âme, de notre volonté », ne l’hypothéquer (ne la livrer) qu'aux occasions justes, lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. « Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font partout, aussi bien aux petites choses qu'aux grandes. » Et voici la conclusion : « Cette âpreté et violence de désir empêche plus qu’elle ne sert à la conduite de ce qu’on entreprend, nous remplit d’impatience envers les événements ou contraires ou tardifs.….. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédés et conduits; la passion n’est jamais un bon guide; celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement; il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions; prêt et entier pour une nouvelle entreprise, il marche toujours la bride à la main. » — Peut-on parler avec plus de justesse et de raison? Et n'est-on pas amené à conclure que, lorsque Montaigne calcule les risques à courir, ce ne sont pas des dangers ® personnels qu’il cherche à éviter, ce sont les risques que courrait la chose publique, si elle était gérée légerement et sans prudence ?
On a encore faussement interprété les paroles suivantes: « Je suivrai le bon parti jusqu’au feu exclusivement, si je puis!. » On y a vu l'expression d’un sentiment égoïste. Rien au contraire n’est plus compatible avec le plus pur sentiment de l’intérêt public : « Jusqu'au feu exclusivement » ne veut pas dire, comme certains l'ont cru, qu'il soit incapable de se sacrifier pour la bonne cause, mais simplement qu'il aimerait mieux survivre aux effets de son dévouement que d’y