LA RELIGION DE MONTAIGNE ET LA PRÉPARATION DE L'ÉDIT DE NANTES
Nous savons que Montaigne était fils d’un père chrétien et d’une mère, Antoinette de Louppe ou Lopez, issue d’une famille juive, qui, d'Espagne, d’où elle avait été expulsée au xv° siècle, était venue se fixer à Toulouse et à Bordeaux. Antoinette, de même, probablement, que sa famille, s'était convertie, non pas au catholicisme, mais à la religion réformée. Montaigne, au chapitre xiv du livre I, fait allusion, avec une émotion contenue, aux cruautés inouies des rois du Portugal à l'égard des compatriotes de sa mère, et il nous montre ceux-ci tuant eux-mêmes leurs propres enfants, plutôt que de se convertir au catholicisme, pour obtenir d’être conservés sur le territoire du Portugal. Il ajoute que peu de Portugais, cent ans après, étaient convaincus de la sincérité de ceux qui s'étaient soumis. Il est vraisemblable que Montaigne appliquait ce dernier jugement aux parents de sa mère et à sa mère elle-même.
En ce qui concerne son père, il est évident que, quoique catholique, il était très tolérant, puisqu'il avait épousé une femme tout au plus protestante, et que sur ses huiït enfants, une fille, Jeanne, et un fils, Thomas, furent protestants.
Cette origine explique, nous l’avons déjà remarqué, les dispositions exceptionnellement libérales et accom-
modantes et le caractère souple de Montaigne. Mais s’il lui est arrivé quelquefois de présenter certaines opinions hardies sous le nom d’autres écrivains, il s’en faut de beaucoup que ce soit toujours sous le couvert des autres qu’il ait exprimé des opinions dangereuses à soutenir. Il en a souvent produit de très hardies sous son propre nom. En effet, à partir de l’époque où ül composa les Essais, il n'avait en réalité aucune foi, ne croyait à aucun dogme, soit catholique, soit protestant.
Et pourtant j'ai pu citer dans une étude présentée à la Société des Amis de Montaigne!, en 1913, cinq écrivains français qui ont écrit que Montaigne était croyant : l'abbé Labouderie, Bigorry de Laschamps, M. F. Strowski, M. P. Villey et M. Mazel, pour lequel Montaigne est même « un dévot ». Tous les autres écrivains ou commentateurs que nous avons nommés : Sainte-Beuve, Prévost-Paradol, MM. Paul Bonnefon, Gustave Lanson, Paul Stapfer, Edme Champion, Guillaume Guizot, Albalat, le général Michaud, affirment, au contraire, que Montaigne était incrédule.
On voit que MM. Strowski et Villey ne sont pas, littérairement, en aussi haute compagnie que les auteurs qui croient à l’incrédulité de Montaigne; mais ils ont eux-mêmes assez d’autorité pour qu'il soit, je crois, utile de leur répondre, et nous espérons pouvoir y employer des arguments décisifs, qui étaient assurément dans l'esprit des critiques qui nous ont précédés, eux et moi, mais qui n'ont pas été suffisamment rapprochés, comme il nous paraît convenir, et dont ces critiques n'ont pas tiré toute la force probante.
Et puis, il importe de répondre surtout aux plus récents défenseurs du christianisme de Montaigne, si, comme tout semble le faire croire, les catholiques ne
1. Bullelin de la Société des Amis de Montaigne, fasc. 2 année 1913, p: 121-120.
se résignent pas encore tous à voir exclure de leur communauté un écrivain dont l'ouvrage a été mis à l'index par Rome en 1676 et dont l'impression a été interdite en France pendant les quarante-cinq dernières années du règne de Louis XIV, qui est le véritable initiateur des philosophes et des écrivains libres des siècles qui l’ont suivi, et qui, quand on examine impartialement ses vraies pensées, se montre si complètement incroyant, qu'il a bien mérité cette disgrâce.
Commençons par le chapitre x11 du livre II qui, par le nombre des pages, représente la cinquième partie des Essais, et qui, par le talent, les ressources et l’habileté consommée que Montaigne y a déployés, paraît tout d’abord le plus important du livre.
Le titre du chapitre : Apolooie de Raymond Sebon, laisse croire que l’intention de Montaigne est de prendre en grande considération le livre de l’auteur qu’il avait, lui-même, sur la demande de son père, traduit de la langue espagnole « baragouinée en terminaisons latines », et de s’en appuyer pour démontrer les vérités de la foi. Or, quand on lit très attentivement ce chapitre, on constate que ce n’est qu'une feinte, et qu'il a pour but, dans cet essai, de montrer que la raison naturelle invoquée par Raymond Sebon est absolument incapable d'arriver à cette fin, et qu’elle ne peut atteindre que des connaissances relatives et expérimentales.
En poursuivant à fond l'examen, on s'aperçoit que Montaigne n’a pas agi autrement vis-à-vis de la foi elle-même, et que l’Apolosie est une suite d'arguments contradictoires, où se cache la vraie conclusion, sous des dehors d’orthodoxie et sous le manteau de la reli-
gion. L’intention réelle, de renverser ce qui fait l’objet |
de la foi et de n’en rien laisser dans l'esprit du lecteur averti et non prévenu, sy dévoile clairement. Dans la
présente édition, j'ai marqué dans les notes au bas des pages un certain nombre de points où il est impossible de ne pas voir que Montaigne, après avoir écrit, avec une habileté consommée, tout le contraire de ce qu’il juge vrai, décèle sa véritable pensée; lorsque, par exemple, il conduit notre esprit à cette conclusion, comme le montre M. Émile Boutroux, « que notre raison déraisonne! », dès que, quittant le domaine des choses sensibles, elle aborde les questions religieuses et philosophiques, la nature nous étant, pour diriger notre conduite, un meilleur guide que ce prétendu privilège de notre espèce ; que, « sous prétexte enfin de justifier l'emploi des raisons naturelles dans la démonstration de la religion?, Montaigne en vient à nous montrer la nature indifférente en cette affaire et la raison impuissante, si bien que la religion flotte désormais dans le vide, sans que rien lui fasse obstacle, sans rien non plus qui la soutienne et la rattache aux réalités ».
Plaçons d’abord sous les yeux du lecteur un aroument plus fort encore que celui que vient de nous montrer cette manière habile de réfuter Raymond Sebon, sous le prétexte de soutenir sa thèse. C’est la façon dont il traite directement de la révélation. Il en parle, en effet, de trois manières différentes. Ici, il dira que, la nature et notre raison nous laissant ignorants de notre origine et de notre destinée, Dieu est heureusement venu nous prêter extraordinairement la main, et par une communication directe, nous poussant par sa grâce, par ses moyens célestes, nous a ainsi instruits des vérités divines. Plus loin, devenu moins affirmatif, il dira seulement que l’homme ne s’élèvera