É. Bourroux, Pascal, p
2. Lorsqu'il feint de défendre les arguments de la raison invoqués en faveur de la foi par Raymond Sebon; après avoir dit cependant qu’il ne croit pas que les moyens humains en soient aucunement capables.
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aux vérités divines que si Dieu lui prête extraordinairement la main, que si, par une divine et miraculeuse métamorphose, l’homme s'élève au-dessus de l’humanité. Et il ajoute que c’est seulement à notre foi chrétienne d'y prétendre. Cela est déjà du doute, car il ne dit plus que Dieu lui a réellement apporté, pour le hausser et le soulever, le seconder, ses moyens célestes. Enfin, dans d’autres pages et sous les formes les plus variées, il dit que Dieu ne nous a pas réellement apporté ce secours céleste et développe, par des raisons évidentes, cette idée que nous n'avons pas été touchés par sa parole, qu'il ne nous a pas tendu la main; qu'aussi nous ne croyons pas les dogmes religieux avec la même conviction que nous croyons une histoire ordinaire qui nous est contée. Si Dieu nous avait réellement parlé, marcherait-il au même rang que nos affections, que les richesses, que la gloire et nos amis? « Une si divine et céleste institution ne marque les chrétiens que par la langue. » Et l’on peut ajouter que ce démenti donné par lui-même à ce qui avait voulu paraître une affirmation de la croyance révélée ne se trouve pas seulement dans ces quelques pages, mais qu’il se confirme et règne dans tout le cours de cet énorme chapitre.
Après avoir recommandé au croyant d'appuyer sa foi sur la raison, il lui enlève cet appui, en renversant Vautorité de cette même raison, ce qu’il vient encore renforcer par un autre passage du même chapitre : après avoir dit, en effet, que le scepticisme nous rend d’autant plus aptes à la foi qu’il annule notre jugement et nous décharge de toute science pour faire place à la révélation, il accompagne cette concession d’une petite remarque qui la détruit d’une façon absolue : « L'homme, dit-il, ne peut voir que de ses yeux, saisir que de ses prises. » Une fois la raison ruinée et notre jugement
annulé, comment en effet distinguer la science divine de la science humaine? « Les voix qui prétendent nous faire entendre les paroles de Dieu sont elles-mêmes produites par les facultés humaines et par conséquent sujettes elles aussi à cette infirmité qu’elles dénoncent. » Et nous voyons ainsi ses vrais desseins apparaître par intervalles; de temps à autre il introduit négligemment une phrase de sens équivoque, où son incrédulité non seulement semble se trahir, comme le dit M. Villey, mais sé trahit et s'affirme réellement. Et sa vraie conclusion est celle-ci : « Notre religion, qui est faite pour extirper les vices, les couve, les nourrit, les incite »; et encore celle-ci : « Tout cela (tout ce qu’il vient de dire), c’est un signe très évident que nous ne recevons notre religion qu’à notre façon et par nos mains, et non autrement que les autres la reçoivent. Nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage, nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands. » Et enfin, en 1588-1592, il ajoute : « Ils font accroire au monde qu’ils croient ce qu’ils ne croient pas. Les autres, en plus grand nombre, se le font accroire à eux-mêmes, ne sachant ce que c’est que croire. »
Il est vraiment incompréhensible que M. P. Villey, après avoir lu ces passages des Essais, et après avoir reconnu que, chez Montaigne, la raison règné en mattresse et que la religion n’a pas eu sur son esprit et sa conduite la plus mince influence, que M. Villey
à s à Re “continue de le présenter comme un chrétien. « Alors
chez Montaigne, dit-il, la religion reste sans action aucune ; la raison au contraire gagne du terrain tous les jours, organise toute la vie. La religion est devenueun point mort, toute la vitalité est passée du côté du rationalisme païen; de sentiment religieux, il n’y en a pas trace dans le courant quotidien de la pensée de Mon-
taigne. En fin de compte le principe catholique qui paraissait triompher se trouve joué dans la combinaison. Montaigne a réduit sa domination à presque rien; en fait on n'entend plus que la raison qui commandet. »
Mais que lui commande-t-elle, cette raison ? Elle lui commande de ne pas croire à l’objet de la foi, de ne pas laisser la foi s'imposer à lui par la force de la tradition, et lui a toujours commandé l'attitude de l’incrédulité.
Voici d’ailleurs encore une nouvelle preuve directe et irréfutable de son incroyance : « Certes, écrit-il?, c'est mettre ses conjectures à un bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. » On a beaucoup cité cette phrase comme une formule vivante, énergique et originale, que lui a dictée son esprit de tolérance. Mais comme nous l’avons dit au chapitre v, on n'a pas suffisamment remarqué le mot conjectures. Or ce mot, étant appliqué par Montaigne aux croyances des deux religions, catholique et protestante, montre que, pour lui, ces dogmes ne sont pas des vérités démontrées, mais des textes quelconques, auxquels il ne croit pas. Cet aphorisme suffirait donc, à lui seul, pour établir l’incrédulité de Montaignes.