E. Bourroux, Pascal, p
nécessaire de conserver la religion pour maintenir la société civile et ce qui est l'essence de cette société. Car la société civile pourrait subsister et se soutenir, même dans un état de perfection, en supposant la vraie religion anéantie1. » Nous répondrions encore avec saint Thomas d'Aquin, Hugo Grotius et Leibnitz que, dans le cas même où il n’y aurait ni Dieu, ni peines, ni récompenses, nous serions obligés d'observer les lois du Droit naturel, qui n’en serait après tout ni moins sacré ni moins inviolable. Enfin nous pourrions remonter, pour y retrouver des déclarations semblables, à Lactance, à Clément d’Alexandrie, à Origène, et à presque tous les Pères de l’Église, etc.
Concluons donc que Montaigne, en professant que la morale est laïque, humaine, et en enseignant qu’elle est indépendante de la croyance religieuse, ne détruit pas la morale, et que si, comme c’est le cas, il lui fait occuper la place d’une morale chrétienne, qui, à son époque, non seulement n’est généralement pas appli-
| quée, maïs laisse le champ libre à la cruauté, à l'injustice {et à l’immoralité, il fait œuvre de conservateur de la Isociété.
Et cependant, dans les Essais, il affirme sa foi à plus de vingt reprises. Il déclare, par exemple, qu’ «il ne propose que des fantaisies informes et irrésolues, et les soumet au jugement de ceux... à qui ils touchent de régler, non seulement ses actes et ses écrits, mais encore ses pensées »; et il ajoute qu'il est né dans la religion catholique et qu’il y mourra?. Vingt déclarations plus orthodoxes que celle-ci se rencontrent dans son livre.
Il y a une complète opposition entre les paroles, les unes chrétiennes, les autres anti-chrétiennes, que nous
1. Bossuer, Défense de la déclaration de l'Assemblée du Clergé de 1682, Amsterdam, 1745, 1. Il, ch. xxxv. 2. Essais, I, Lvi, début.
avons citées, et au milieu desquelles nous avons été obligé de discerner sa vraie pensée.
On m'accordera, je pense, que quand un auteur écrit dans un temps où domine la croyance religieuse, bien plus, où presque tous les hommes affirmentcette croyance, et où ceux qui la rejettent sont persécutés, il est bien évident que cet auteur ne parle sincèrement que lorsqu’il parle contre la croyance, et que lorsqu'il la professe, c’est uniquement pour échapper au châtiment, à la cruauté, à la malveillance des croyants. Il se trouve en fait dans le cas de légitime défense.
Nous allons montrer qu’à ces raisons il ajoutait des motifs d’une nature très élevée, qui l’obligeaient, plus impérieusement encore, à ne jamais abandonner extérieurement les pratiques religieuses et à revêtir avec soin d’un manteau de christianisme les idées hardies et dangereuses pour sa sécurité qu'il tenait beaucoup à répandre.
Je n'ai pas ici à faire un tableau complet de la vie politique et religieuse au temps de Montaigne. Il me suffira d’en rappeler assez pour qu’on aperçoive le double dessein qui, vers 1574-1575 au plus tard, mais probablement dès 1573, s’est formé dans son esprit, et qui Va conduit, non pas plus loin qu’il ne désirait, mais plus loin peut-être qu’il ne s’y attendait.
Le xvi‘ siècle est l’un des plus vivants et des plus intéressants de l’histoire de France. Mais c’est aussi l’un de ceux où les mœurs étaient le plus corrompues. Le clergé et principalement le pape et les évêques avaient abusé de leur influence -et de leur pouvoir, et leurs mœurs étaient loin d’être irréprochables. Des réformes, de grandes réformes s’imposaient à l’Église. Elle tarda trop à donner satisfaction aux justes revendications d’une partie du clergé et d’un très grand nombre de croyants honnêtes et sincères.
La Réformation éclata, l'Allemand Luther en prit la
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direction, et la guerre civile fut bientôt allumée dans les principales nations chrétiennes. En France, à partir de 1561, les égorgements et les supplices ne cessèrent plus pendant 45 ans. Les Français étaient si cruels qu'ils étaient la plupart convertis en tigres. Les exemples de férocité donnés par les Montluc, les Des Adrets, les Montpensier et par leurs auxiliaires, par Coligny lui-même et ses coreligionnaires, aussi bien que par les catholiques, étaient suivis par presque toute la population. « Nous offrons à la Cour de France un spectacle vraiment bien étrange, disait Henri de Navarre, nous sommes toujours prêts à nous, couper la gorge les uns aux autres. Nous portons dagues et cottes de mailles, et bien souvent la cuirasse sous la cape. »
Dans le parti de la Réforme comme dans le parti catholique, les gens les plus honnêtes jusque-là recevaient chaque jour des conseils non seulement téméraires, mais violents et injustes, et la société presque tout entière était pourrie.
Nous remplirions de nombreuses pages si nous voulions citer même une faible partie des protestations de Montaigne contre les mœurs de son temps, et contre les horreurs dont il est témoin tous les jours et au milieu desquelles il garde son sang-froid, la maîtrise de soi-même et une complète lucidité.
Mais en voilà assez pour faire comprendre comment, à peine installé dans sa retraite du Périgord, et après avoir commencé en 1571-72 la composition du livre où il apprend au lecteur l’art de vivre heureux en évitant les maux que nous nous créons nous-mêmes par notre absence de mesure, Montaigne fut profondément ému par les atrocités chaque jour renouvelées devant lui, et amené ainsi à agrandir son dessein, à faire un livre de protestation et à s’efforcer de réagir contre le fanatisme de son temps.
LA RELIGION DE MONTAIGNE. 193 Montaigne n’a peut-être jamais pensé que l’homme soit « un animal religieux », mais en tout cas, il n’a jamais senti ce qu'a fait de grand et de salutaire à certaines époques de l’histoire le christianisme et la part qui lui revient dans l’évolution morale de l’humanité. Il pensait plutôt, selon l’expression d’Émile Faguet, et ce qu'il voyait autour de lui était fait pour le confirmer dans cette pensée, que « la religion est une forme que prend chez l’homme le besoin de haïr, ou un prétexte à la satisfaction de ce besoin! ». Indidigné de cette infatuation monstrueuse qui permet à un homme de tuer qui ne pense pas comme lui, il a jugé qu'il y avait lieu d’enseigner les hommes, puisqu'ils sont obligés de vivre ensemble et que la religion ne semble pas leur fournir des règles de vie qui puissent devenir communes à tous et leur permettre de vivre en paix, puisées qu’elles seraient dans la conscience naturelle.
Que la composition des Essais lui ait été suggérée, comme nous le croyons, par le succès du Discours de la
servitude volontaire qui lui avait fait comprendre qu'il |
avait dans sa plume une arme de combat très puissante dont il pourrait se servir pour remuer les esprits et pour exercer une action sur les événements, ou bien que cette suggestion lui soit venue peu à peu au contact des événements ét au fur et à mesure qu'il écrivait, — ce qui est certain, c’est qu'il a écrit les Essais, et que dans ce livre il a proclamé non seulement des préceptes, mais aussi des règles de morale sociale et politique qui, tout en étant présentées sous la forme la plus douce, la plus indulgente et la plus bienveillante, n’en sont pas moins devenues, vu les nécessités causées par les circonstances, des armes de combat. Ayant vu, en effet,