‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 85 sur 297 · É. FaGuer, Seizième siècle, p. 3o · texte numérisé non relu

É. FaGuer, Seizième siècle, p. 3o

que la religion ne moralisait pas ses compatriotes, que, comme il le dit, au lieu de semer l'amour, de répandre la pratique de la charité et de l’humanité, elle les animait les uns contre les autres et suscitait des luttes mortelles, il a voulu, pour sa part, enrayer le courant homicide:

Il prendra ses préceptes dans la philosophie ancienne dont il est profondément nourri depuis son enfance, et qui ne conseille rien qui ne soit humain et en complet accord avec les besoins et les sentiments naturels.

Mais pour que les Essais pussent atteindre ce but, plusieurs conditions étaient indispensables. Il fallait d’abord que ce manuel de la tolérance fût écrit par

Nun catholique, par un écrivain qui se présentât comme un croyant orthodoxe et comme un adversaire déterminé de la Réforme. Quelle influence aurait eue, en effet, une propagande pour la tolérance des « nouvel= letés », si l’auteur s'était présenté comme Réformé? On. aurait vu en lui un avocat qui prêche pour sa cause personnelle; il n’aurait eu aucune autorité sur les esprits, pas plus chez les Réformés que chez les Catholiques. Mäis un homme qui vient dire à ses lecteurs : «Je suis catholique et je blâme le parti nouveau, sans le haïr; je viens conseiller aux uns et aux autres, dans l'intérêt de tous, la conciliation et la paix sociale, et je vous apporte une morale qui, ne différant que sur quelques points de votre catéchisme, éloigne cependant des rapports des hommes entre eux tout ce qui peut vous diviser »5 je pense qu’un tel écrivain pouvait réussir, pour peu que les circonstances vinssent favoriser ses efforts, s’il avait beaucoup d’éloquence, si sa personne était sympathique, et plus encore s’il était habile et simple à la fois, et encore mieux S'il était un fascinateur inconscient i.

1. Nous avons vu, en effet, qu’il avait, par sa physionomie et son attitude, sur son entourage immédiat une certaine influence qui ressemblait à de la fascination.

Or c’était précisément le cas de Montaigne. Toutes les qualités, tous les talents, tous les dons qui étaient nécessaires pour atteindre ce résultat, Montaigne les possédait. Cette première condition fut donc facilement remplie.

Montaigne, dans les circonstances où la lutte était engagée, ne pouvait espérer faire naître, chez les chefs des deux partis religieux et politiques, les vrais et sincères sentiments de conciliation et de tolérance qui étaient indispensables pour amener la paix sociale. Ils étaient aussi intransigeants, aussi haineux les uns que les autres. Il s'agissait donc de détacher progressivement des deux partis militants, sinon les chefs, du moins un grand nombre de leurs adhérents, les plus justes, les plus humains, les plus modérés, les moins intéressés à la continuation de ces affreuses luttes, les convainqüant que l’ordre, la vie commune et la paix étaient compatibles avec la coexistence côte à côte de deux religions différentes. Pour les convaincre, Montaigne emploie plusieurs moyens. Il fait pénétrer le doute, en ébranlant et atténuant la force de la foi chez les moins ardents et les moins convaincus des deux partis, par les arguments de la raison, mais de manière à leur laisser croire que les religions peuvent subsister malgré ces doutes, quoique moins impérieuses et moins exigeantes, puisque, il le déclare lui-même, il les respecte, ! qu'il a l'air d’en conserver une pour son usage HÉISONS nel, et qu'il la pratique.

Il s'attache, par contre, à faire comprendre aux « gens d’entendement » et « aux esprits éveillés » qui «savent rencontrer son air » que les déclarations de foi qu’il prodigue ne sont que des concessions et des précautions utiles pour calmer les seuls croyants ardents.

Il enseigne aux uns et aux autres une morale qui est en dehors de tout dogme religieux, qui a soutenu l’hu-

manité dans sa marche pendant de longs siècles, et qui peut, nous le répétons, donner des règles communes à tous, en laissant à chaque catégorie de croyants d'y ajouter celles de sa religion. Il éloïgne avant tout de l'esprit toute opinion assez violente, assez furieuse pour devenir homicide pour ceux qui ne la partagent pas. Mais deux points restent à examiner : comment a-t-il trouvé dans l’Église une tolérance assez large pour lui permettre de nier et quelquefois de bafouer ses dogmes ? Enfin Montaigne doit-il être excusé de s’être souvent proclamé catholique, alors qu’il ne l'était certainement à aucun degré ni sous aucune forme ? Quelques commentateurs ont pensé que le Maître du Sacré Palais n'avait pas lu attentivement les déclarations hérétiques qui sont semées dans les Essais. IL nous paraît difficile d'admettre que le Vatican, qui avait fait examiner son livre dès son arrivée en Italie en 1580, et qui d’ailleurs lui avait recommandé « d’habiller les parties» qu’on lui signalait, dans l'édition suivante, n'ait pas lu, ou tout au moins n'ait pas été averti par de zélés catholiques de la présence, dans l’édition même de 1580, de passages tels que, dans le livre I, celui du chapitre xx1, où les « miracles » sont attribués « à la puissance de l’imagination » ; du'chapitre xxxII, où il est dit que « le vrai champ et subject de limposture sont les choses inconnues, et que l’ignorance des auditeurs prête une longue carrière au maniement d’une matière cachée »; enfin du chapitre de l'Institution des enfants, où nous avons vu qu'il fait l'éducation complète de la volonté et de la conscience de l'enfant sans aucune religion. La raison vraisemblable du silence de l'Église est la suivante. Bien que sa mère, un de ses frères et une de ses sœurs eussent lembrassé le protestantisme, Montaigne s’est nettement {prononcé contre la Réforme; et, dans son livre, à

vingt reprises, il se montre opposé, non pas à la liberté de conscience et à la liberté du culte, mais à ces « nouvelletés dogmatiques » et aux troubles qu’elles sont venues apporter dans les esprits et dans l’État.

Il est vrai qu'au chapitre xxx du livre IL, il fait connaître que cette cause des Réformés qu’il blâme Pa néanmoins « concilié à soi », quand il l’a vue « misérable et accablée », mais cela n’a été ajouté aux Essais qu’en 1588, date à laquelle Montaigne n’avait plus rien à craindre de Rome.

Si les Essais ont combattu pour la tolérance et la paix sociale, ils étaient donc en même temps un livre contre la Réforme elle-mêmet. En outre, Montaigne, tout en niant ou en mettant en doute les dogmes de l'Église, et d’une manière beaucoup plus efficace qu’elle ne l’avait probablement cru, tient à déclarer nettement que l’homme sage, tout en pensant librement, doit néanmoins vivre extérieurement comme tout le monde. Enfin, l'Église a dû penser qu’un homme qui se contredit à chaque page et se déclare tantôt croyant, tantôt incrédule, ne pouvait avoir beaucoup d’autorité sur les lecteurs résolument catholiques.

C’est, vraisemblablement, cet ensemble de conditions qui a arrêté complètement les sévérités de l’Église et Va rendue très tolérante pour les hardiesses des Essais.

Je n’en suis pas moins convaincu que l'influence des comtes de Foix, cousins et amis intimes de Henri de Navarre, et également amis très dévoués de Montaigne, a pu contribuer, pour une part, à le préserver des colères de Rome et du pouvoir politique.

Le blâme énergique des efforts de la Réforme, dans les Essais, a pu en outre lui ménager des sympathies

1. Ce qui n’a point empêché Montaigne d’avoir autant de succès parmi les Réformés que parmi les Catholiques. Sa tolérance était absolue.

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parmi les lecteurs catholiques modérés, et les rendre moins regardants pour ses libres paroles.

Mais on est amené à se poser cette question : Comment les négations anti-religieuses et anti-chrétiennes de Montaigne, qui sont pour nous et qui seront, croyonsnous, pour tous les lecteurs, l'expression reconnue sincère de ses véritables opinions, ont-elles pu trouver grâce devant les lecteurs foncièrement et étroitement catholiques des Essais, qu’il s’agisse soit des nombreux passages nettement contraires aux dogmes, soit de ceux qui ne peuvent être interprétés comme tels que parce que Montaigne nous a donné des clefs qui permettent de voir ce qu’ils contiennent réellement? Telle est la fameuse phrase du chapitre 1x du livre II, où Montaigne nous avertit qu'il a quelque obligation à ne dire qu'à moitié. Tel est aussi le morceau non moins curieux du chapitre I, xL, où il nous fait savoir qu'il ne faut pas toujours prendre ses assertions dans le sens où il les présente, mais souvent dans le sens opposé.

Que le lecteur veuille bien se rappeler que nous avons, dans cette Étude, au chapitre sur la prétendue ondoyance et diversité de Montaigne, essayé d’établir que les contradictions non sincères, artificielles, celles qui sont dans ses paroles et non dans son esprit, avaient pour but réel de faire passer des idées hardies, qui autrement eussent fait scandale. Eh bien, c’est ici que s’appliquent les conclusions que nous avons données à ce chapitre. C'est ici que nous voyons, plus encore que partout ailleurs, le calcul, la feinte de Montaigne atteindre les résultats cherchés. Sans ce subterfuge, les nombreuses hardiesses de Montaigne eussent choqué bien des lecteurs; grâce à lui, le lecteur averti, à lesprit éveillé, qui savait « rencontrer son air » et qui était déjà, en tout ou en partie, de connivence, avec lui, apaisait le lecteur scandalisé, en lui faisant remar-

quer que la lecture de Montaigne ne présentait aucun danger, qu'il se contredisait sur le même sujet, plusieurs fois, d’un chapitre à l’autre; qu'il n’était pas un écrivain sérieux dont l’opinion eût une portée réelle et fût écoutée; que par conséquent on pouvait le lire sans crainte et que l’on pouvait jouir sans péril de son esprit et de son charme incomparables. Et grâce à ces détours et à ces équivoques de celui que Guillaume Guizot appelle un endormeur de consciences, le lecteur continuait à parcourir son livre et, bien souvent, se laissait prendre et apprivoiser à sa pensée; ou bien, s’il y restait rebelle, il pardonnait néanmoins à la hardiesse de l’idée, grâce à la magie du style et de la forme.

Telle est pour nous la principale explication! d’un des traits les plus saillants et les plus caractéristiques du livre des Essais.

Ces précautions, savantes et assez compliquées pour nous, mais peut-être plus simples à cette époque, paraissant en tout cas aisées et faciles à l’esprit de Montaigne, celui-ci les a employées pour faire passer avec moins de dangers ses idées hardies et émancipatrices, qui ne diminuent en rien la grandeur de son courage. D'abord, l'évaluation du courage n’est nullement affaiblie par les précautions que l’on prend contre les dangers auxquels on s'expose, pas plus que ne sont défendus les habiletés et les artifices employés pour vaincre les effets d’autres habiletés ou artifices; ensuite et surtout, parce que les grands actes de courage que nous avons applaudis chez Montaigne, au chapitre 11 de cette Étude, et ceux aussi que nous ferons connaître au chapitre X, sont, pour la plupart, des actes de cou-

1. Nous disons la principale explication, parce que nous ne serions pas surpris que Montaigne se fût aperçu assez vite que ce jeu des contradictions et des ondoyances ajoutait beaucoup au charme de son livre.

rage directs, simples et spontanés, qui n'ontété accompagnés ni suivis d'aucune précaution, et dont quelquesuns même vont immédiatement au-devant du danger.

Enfin Montaigne doit-il être blâmé, au point de vue de la conscience et de la dignité, d’avoir, pour les besoins de la cause qu’il croyait être celle de la justice et de l’humanité, affirmé des croyances qu’en réalité il n'avait pas?

Notre réponse à cette question sera courte, car elle est implicitement contenue dans ce qui précède. Montaigne, qui vivait au milieu de meurtriers animés les uns contre les autres par une foi haineuse et cruelle, avait chaque jour sous les yeux les crimes terribles, inspirés par l'attachement à une religion, dont la plupart des défenseurs des deux partis qui se combattaient, non seulement ne pratiquaient pas le devoir de charité qu’elle prêéchait, mais ne remplissaient aucun des devoirs que leur prescrivait leur cathéchisme.

Montaigne a pensé — et le résultat semble lui avoir donné raison — que, s’il publiait un livre pour ouvrir les yeux de ses compatriotes, leur montrant et leur reprochant que, loin d’agir en fils de Dieu, ils agissaient comme des bêtes malfaisantes, il pourrait contribuer à atténuer ces maux, que leurs luttes féroces qui ont déjà duré bien longtemps ne finiront plus, et qu'ils s’extermineront mutuellement jusqu’au dernier, si un troisième parti n'intervient pas pour les séparer. Si, par la publication d’un livre qu’il répand à des milliers d'exemplaires parmi lélite des deux partis en lutte, il a contribué à un tel accroissement de ce tiers parti, si, grâce à l’intervention de ces hommes justes, tolérants et humains, les combattants ont été séparés, et si la paix religieuse a été généralisée, il s’est cru, avec raison, excusé d’avoir, vis-à-vis des fanatiques et des hypocrites, employé des moyens détournés. Pour

amener ainsi, du ciel sur la terre, comme l'avait déjà fait Socrate, la sagesse humaine qui y perdait son temps, en la « rendant à l’homme, où est sa plus forte et laborieuse besogne! », il crut devoir employer quelque diplomatie. Quand on pensait, en 1572-1592, comme écrit Montaigne, il fallait se taire ou mourir; or il ne pouvait se résigner ni à l’un ni à l’autre, en sacrifiant du même coup les résultats auxquels il visait. Et s’il y a honte de s’être présenté faussement comme catholique, pour assurer le succès de ses revendications vis-ä-vis de certains croyants, ce n’est pas à lui que revient cette honte, mais à ceux qui menaçaient d'enlever la vie, ou tout au moins la liberté, soit aux hérétiques, soit aux catholiques.

Les assassinats, qui dans l’un et l’autre parti se commettaient chaque jour à propos de l’hérésie, ont bien prouvé qu'il risquait sa vie en parlant comme il l’a fait. Il a toutefois agi de manière à réduire le danger sans le supprimer, en même temps qu'il s’acquérait beaucoup plus d’autorité pour atteindre ses fins, en se présentant comme catholique à ceux à qui il préchait la paix et l'humanité.

Remarquons que ceux qui lui reprochent d’avoir été hypocrite sont les coreligionnaires du grand évêque de Genève, François de Sales, qui a écrit, dans son Introduction à la vie dévote?, « que l’on ne doit pas apporter de déguisement à la vérité ni la couvrir de quelque artifice de paroles, à moins que le service de Dieu le requière manifestement ». Or, on m’accordera bien que le service de la justice et de la paix sociale peut le requérir tout aussi justement.

Non, il n’appartenait pas à l'Église de blâmer les arti-

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