Æssais, II, xu
2. Saint FRANÇOIS DE SALES, {Introduction à la vie dévole, édition Silvestre de Sacy, t. II, p. 182.
fices et les feintes de Montaigne, elle qui se croyait le droit, depuis la Lettre 93 de saint Augustin, de martyriser les gens qui avouaient leur incrédulité. N'oublions pas d’ailleurs qu’il s’agit du xvi° siècle et que, depuis lors, chaque parti est devenu plus respectueux des convictions du parti opposé. La lutte des chrétiens les uns contre les autres, en France, a cessé, depuis plus de trois cents ans, d’être ouvertement religieuse, et les hommes ont pu vivre à peu près, non pas sans haine et sans querelles, mais sans d’aussi indignes cruautés. Et si catholiques et protestants regrettent ces atrocités commises, et ne les recommenceraient pas, c’est en partie à Montaigne qu'on le doit, car il ne paraît pas douteux qu’il a préparé, pour sa part, les esprits à désirer et à accepter l'institution d’une loi de tolérance et de concorde.
Je terminerai ce chapitre sur la religion de Montaigne en rappelant un fait de son époque, qui démontre une fois de plus qu’il risquait sa vie par sa hardiesse anti-religieuse et par les flétrissures du roi et de la reine-mère, qu'il a lancées dans ses Essais.
M. Roger Chauviré, docteur ës lettres, a présenté à la Sorbonne et publié en 1914 une belle thèse, dont le sujet, à cause de la guerre, n’a pas attiré l'attention des lecteurs autant qu’il l’aurait mérité, sur le Colloque de Jean Bodin, dont il a établi le vrai texte en le traduisant du latin (Co/loquium Heptaplomeres) avant de l’analyser.
C’est un livre de l’un des plus grands publicistes du xvi° siècle, contemporain de Montaigne. Or, Jean Bodin professait extérieurement le catholicisme. Indépendamment de son beau livre sur La République, il a même écrit un livre sur La Démonomanie et les Sorciers, où il approuve tous les traitements cruels qu'on fait subir aux sorciers et leur mise à mort. Or cest ce même
! auteur qui a écrit, en 1593, le Colloque, livre dont les
opinions sont si contraires à celles qu’il professait dans ses livres déjà publiés et à ses actes publics, qu'il y conclut contre toutes les religions, y compris la religion chrétienne, et en faveur de l'établissement d’une religion unique, naturelle et universelle et sans culte. Il est à remarquer qu'il s’est bien gardé de le publier de son vivant; il l’a caché jusqu’à sa mort. Cette prudence ne justifie-t-elle pas les précautions employées par Montaigne?