CHAPITRE X
Il me semble, d’après les faits actuellement connus, que les commentateurs n’ont pas été tout à fait complets sur Montaigne politique; ils ont trop restreint son action et l’ont réduite presque exclusivement à ses fonctions de maire qui sont d’ailleurs bien souvent assez mal connues.
Il me paraît avoir exercé une influence fort supé-
1. Nous rappelons ici, à propos de la part que Montaigne a prise à la politique, un Avis de Catherine de Médicis à son fils, qui a été présenté comme ayant été rédigé par l’auteur des Essais. Nous ne tiendrons pas compte, dans cette Étude, de cet Avis, parce qu'on a contesté qu'il en fût l’auteur. Amaury Duval, dans son édition des Æssais, en 1820, et Jay, dans un opuscule spécial, avaient publié cet Avis. Mais les éditions suivantes des Æssais ne l'ont pas reproduit, parce que Payen et Grün ont cru démontrer qu'il était impossible que Montaigne eût rédigé ce document. Nous nous bornerons à faire remarquer que Catherine a parcouru la Guyenne en 1578 et qu'elle a séjourné à la Cour de Nérac, que Montaigne l'y a certainement vue et qu'il ne serait pas impossible qu'elle l'eût chargé de rédiger cet Avis. Michel de Montaigne, qu'elle connaissait déjà par ses séjours antérieurs à la Cour de France, dont le jugement était fort estimé, comme le prouve sa médiation en 1574-75 entre Navarre et Guise, était déjà reconnu comme un conseiller utile de Henri IV. Nous montrerons au volume VII que les raisons pour lesquelles on a prétendu démontrer qu'il est impossible que Montaigne soit l’auteur de ce morceau et en désigner sûrement un autre sont mal fondées, et que, ces raisons écartées, non seulement il est possible, mais il n’est pas improbable qu'il en soit l’auteur.
rieure à celle qu'ils lui attribuent. Un seul d’entre eux, Grün, lui à reconnu une vie publique digne d’être l’objet d’une étude spéciale, et dans son livret, qui a plus de mérite qu’il n’a eu de succès, il a déjà, en 1855, fait connaître une grande partie de ses actes politiques.
Dans ses articles du Journal des Savants de la même année, Villemain me paraît avoir joué sur les mots en prétendant qu'il n’y avait pas de vie publique au xvI° siècle, et en affirmant à tort que Montaigne n'était presque pas sorti de la vie privée, et qu’il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner, ce qui demande peut-être rectification. Grün lui-même, tout en mélant beaucoup plus Montaigne à la politique de Henri de Navarre qu’on ne l'avait fait jusqu'alors, ne l’a pas encore assez rapproché du Béarnais. M. P. Bonnefon enfin, qui a complété quelquesunes des indications de Grün, n’a pas cependant vu entièrement jusqu'où a pu aller l’amitié de Montaigne avec le roi de Navarre, et surtout toutes les conséquences de cette intimité.
Henri IV, en effet, nous semble avoir été le grand objet de la préoccupation de Montaigne en politique. Sans son amitié pour lui, il nous paraît même possible qu'il n'aurait pas fait, des Essais, un livre d’action et de combat et ne serait peut-être jamais sorti de son abstention politique.
Grün remarque que nous savons en gros les fonctions et les honneurs dont il a été revêtu, mais que, des circonstances de ces dignités et de ces emplois, on ne semble pas plus se préoccuper que s’il s'agissait du plus obscur des citoyens perdu dans les foules. Cette remarque contient une exagération. On se préoccupait beaucoup de connaître, au contraire, les détails de la vie politique