À. GRüN, La Vie publique de Montaigne, Paris, Amyot
de Montaigne, mais, les Essais étant trop sobres sur ce sujet, on était presque dans l'impossibilité d’en rien savoir, jusqu’au milieu du x1x° siècle, où quelques textes perdus, heureusement retrouvés, ont suffi à faire connaître non pas pleinement la place occupée par l’action dans sa vie, mais assez de faits nouveaux pour éclairer d’un certain jour sa politique et nous permettre d’entrevoir avec vraisemblance qu’elle a pu être plus vivante encore qu’elle ne le paraît, donner enfin un sens nouveau ou plus clair à certaines pages des Essais et à certains actes de Montaigne.
La politique de Montaigne, dans les Essais, est à la fois très conservatrice et très émancipatrice, et même révolutionnaire. Ici il veut que l’on respecte toutes les coutumes, que la moindre loi soit maintenue; il pense que les institutions et que les lois se tiennent si intimement les unes les autres, que le détachement d’une seule d’entre elles risquerait à faire tomber l'édifice tout entier. Ailleurs, au contraire, il déclare la guerre à toute coutume, il professe que les principales lois sont mauvaises et seraient à reviser. Citons quelques exemples de ces contradictions manifestes qui sont innombrables. Au chapitre I, xxu, il dit et répète plusieurs fois « qu’il y a grand doute s’il se peut trouver si évident profit au changement d’une loi reçue, telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer ». Dans une
»autre page il affirme que la crainte du changement est si profonde dans son esprit, que « pour la difficulté de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce croulement, s’il pouvait planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, il le ferait de bon cœur! ». Puis il déclare que «qui voudra se défaire de ce violent préjudice de la coutume, il trouvera plusieurs choses reçues
1. II, xvn, immédiatement avant la citation latine : Nuxquan adeo.
d’une résolution indubitable, qui n’ont d’appui que dans la barbe chenue et rides de l’usage qui les accompagne; mais, ce masque arraché, rapportant les choses à la vérité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé et remis pourtant en bien plus sûr état! ».
Et de là il part pour faire en gros un examen critique des principales lois et institutions qui régissent la France, sur les mariages, les donations, les testaments, ventes et achats, l’organisation de la justice, la division des trois ordres de l’État, etc. Bien plus, personne, parmi les écrivains de son temps, n’a peut-être porté,
en paroles, de plus rudes coups que lui au principe :
d’autorité et à la majesté du pouvoir royal, et n’a dit plus de mal de la personne même du roi. « Ce n’est pas ma raison qui se plie, ce sont mes genoux. » « Vus de derrière le rideau, les rois ne sont que des hommes du commun, et, à l’aventure, plus vils que les moindres de leurs sujets, dont ils ne diffèrent qu’en leurs chausses*. » Pour lui, les rois sont généralement des imposteurs : « C'était (lempereur Tibère), me direz-vous, un affronteur. Je le crois, ce n’est pas grand miracle à gens de sa professions. »
Il ajoute « qu’au service des rois, c’est peu d’être secret, si l’on n’est menteur encore ». Il raconte, avec sympathie pour les sauvages, à la fin du chapitre des Cannibales, qu’il a entendu le jeune roi Charles IX parler à trois d’entre eux, qui lui dirent, entre autres choses, « qu'ils trouvaient fort étrange que tant d'hommes grands, portant la barbe, forts et armés, qui étaient autour du roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à un enfant, et qu’on ne