‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 89 sur 297 · III, 1, à la premiere page · texte numérisé non relu

III, 1, à la premiere page

choisit plutôt quelqu'un d’entre eux pour commander »: Ils ajoutaient « qu’ils avaient aperçu parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés (leurs semblables, leurs frères) étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté, et trouvaient étrange comme ces moitiés, si nécessiteuses, pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge et ne missent le feu à leurs maisons! ». Et Montaigne remarque : « Tout cela ne va pas trop mal, mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses. » Voilà qui n’est pas non plus une parole conservatrice.

Ces oppositions de sentiments et d'idées ne sont pas de celles, si nombreuses dans les Essais, qui sont purement artificielles et rentrent dans le jeu ordinaire de ses contradictions. Il les pense réellement quand il les exprime, envisageant tour à tour les lois, les institutions, les hommes sous deux aspects différents. Mais combien a raison M. Gustave Lanson lorsqu'il écrit : « Ce gentilhomme périgourdin qui vivait solitairement dans son château, de l'humeur dont il était, ne pouvait être que conservateur. Mais son livre ne le fut jamais. On ne dit pas impunément à un homme : « Vous vivez dans l'absurde et dans l'injustice. » On peut ajouter que c’est pour le mieux et qu’ils n’ont qu’à rester tranquilles : les hommes écoutent la critique et ne suivent pas le conseil. Jamais l’optimisme essentiel à la vie ne prendra la coutume et le risque pour des raisons suffisantes de conserver le mal, et de ne pas chercher le mieux dans le changement; les traditionalistes n’ont de succès qu'aux heures où tradition signifie une révolution de plus ?. »

* Donc Montaigne se montre tour à tour conservateur

1. Essais, 1, xxxt1, vers la fin. \ 2. Journal Le Malin, n° du 5 fevrier 1913.

et révolutionnaire. J’ajouterai — etje pense, un peu plus loin, le rendre vraisemblable — qu’il pourrait bien se faire qu’indépendamment de l'obligation où il se trouvait souvent, pour le succès de son livre et la sécurité de sa personne, de se dire conservateur des institutions, il avait une autre raison pour agir ainsi. Il était sincère dans ses déclarations royalistes, mais, dans sa pensée, elles étaient faites en vue de Henri de Navarre, cherchaïent à préparer son accession future au trône de France, et avaient pour but de maintenir indemne de toute atteinte, en sa faveur, l’état d’esprit monarchique, et, si, comme il l’espérait, ce prince devenait plus tard

roi de France, de lui faciliter l’exercice du pouvoir et de

lui préparer une opinion accueillante. Il est vrai que ses coups de boutoir contre les rois et contre les princes pouvaient produire des effets contraires, mais ces effets étaient plus que contre-balancés par ses actes et par les passages des Essais où il faisait une exception motivée en faveur du Béarnais, dont il traçait les plus beaux éloges.

Si donc la politique de Montaigne, dans les Essais, est consciemment et volontairement à la fois conservatrice et révolutionnaire, voyons ce qu’elle a été dans ses actes.

On a beaucoup répété et l’on croit assez généralement que Montaigne s’est presque complètement abstenu de la vie politique, et que c'était par nonchalance et égoïsme, pour se mettre à l’abri des grands risques auxquels était soumise de son temps l’action politique. Nous ne partageons pas cette opinion et nous pensons, au contraire, que si Montaigne ne s’est pas occupé plus officiellement et extérieurement de la politique de son temps, c’est qu'il était honnête et scrupuleux, et qu'il lui répugnait de se mêler aux actes, si souvent, si habituellement criminels, des rois, des princes et des partis de son temps.

Il n’a jamais été plus véridique et plus sincère que lorsqu'il nous dit — et il l’a répété souvent — que les princes n’acceptent pas les hommes à moitié, et méprisent les services limités et conditionnés; qu'il ne veut être serviteur, ni si affectionné, ni si loyal, qu'on le trouve bon à trahir personne. « Il ny a remède, je leur dis franchement mes bornes; «car, esclave, je ne le dois être que de la raison; aussi ne sont aucunement de mon gibier les occupations publi= ques; ce que ma profession en requiert, je l’y fournis en forme que je puis la plus privée... Qui voudrait m’employer à mentir, à trahir et à me parjurer pour quelques services notables, non que d’empoisonner et d’assassiner, je dirais : « Si j’ai volé ou dérobé quelqu'un, envoyez-moi plutôt aux galères. » et ajouterais comme le Lacédémonien : « Vous pouvez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira, mais de honteuses et déshonnêtes, vous perdrez votre temps à nous en commander!. »

On comprend qu'un homme imbu de pareils sentiments n’ait voulu accepter aucune charge permanente, active et officielle, sauf celle de sa mairie, où il était à peu près assuré de pouvoir conserver son indépendance et d’être utile au bien public, et qu'il ait réservé, de propos délibéré, son intervention pour des questions très précises et limitées, dans le maniement desquelles, n'étant bridé par aucune condition étrangère à sa volonté et à sa conscience, il était certain de pouvoir se retirer, s’il risquait de faillir à l'honneur.

Mais l’action politique de Montaigne n’en a pas été, croyons-nous, moins considérable. Rien n’est plus incomplètement exact, cependant, que les paroles suivantes de M. Guillaume Guizot® : « A force de plaire,

Page 1