G. GuizoT, Montaigne, p
Montaigne a fait bien davantage, il a agi, lui qui ne s’en souciait guère, lui qui redoutait et fuyait tout pouvoir comme une chose gênante; et, du fond de son manoir gascon, ce gentilhomme oisif a contribué au moins autant qu'aucun autre à donner aux esprits, en France, quelques-unes des impulsions les plus décisives dont ils se sont ressentis depuis trois cents ans. Ila séduit tout le monde en ne voulant que se plaire à lui-même... Il ne faut pas confondre Montaigne avec ses disciples, mais il faut expliquer en quoi ils lui appartiennent et comment f] a favorisé ce qu’il redoutait le plus : les nouveautés et les révolutions. » Oh! oui, Montaigne a beaucoup agi, oui, il a favorisé les nouveautés et indirectement les révolutions! mais ce n’est pas innocemment et comme par mégarde. M. Guillaume Guizot n’a pas vu, et presque personne ne semble avoir vu qu’en « prenant parti contre tous les partis », il a poursuivi un dessein ferme et bien défini, et qu’il la réalisé : celui d’être le philosophe agissant du parti politique, aboutissant pour sa part, par une action volontaire et persévérante, au règne de la paix et de la tolérance. S’il a favorisé les « nouveautés » et les émancipations, ce n’est pas seulement comme initiateur de la pensée libre et comme précurseur des Molière, des Bayle, des Voltaire et des Montesquieu, mais c’est qu’il a aussi agi d’une manière efficace sur les événements de son temps.
Dégageons d’abord notre sujet de ce que nous considérons comme une erreur commise jusqu'à ce jour par les commentateurs, en ce qui concerne le premier acte politique attribué à Montaigne.
On savait, par une courte note de Montaigne dans les Éphémérides de Beuther!, qu'il avait été chargé en mai
1. Les Éphémérides de Michel de Montaigne, dans Recherches et documents inédits sur Montaigne, publiés par le D’ Payen, in-8, Paris, 1855.
1574 d’une mission auprès du duc de Montpensier, chef de l’armée royale du Sud-Ouest, au camp de la Sainte= Hermine, près de Poitiers. Mais on ignorait quel était l'objet de cette mission et chacun se livrait à des suppositions. On a dit notamment ceci : « Montaigne a fait du zèle. Il est allé offrir ses services au duc'de Montpensier, général en chef de l’armée royale. » Et M. Strowski a opposé à ma thèse sur le Contrun, que cette mission et ce zèle ne permettent pas de croire que, la même année, Montaigne ait fait du Contr'un l'usage que je propose.
Je lui ai répondu en lui opposant un document offi= ciel nouveau dont je dois la communication à mon ami M. Céleste, alors conservateur de la bibliothèque municipale de Bordeaux, document qu'il venait de trouver en 1906, dans le seul exemplaire à peu près complet du Registre secret du Parlement de Bordeaux, parmi les papiers de Montesquieu à La Brède.
Dans le compte rendu de la séance du 11 mai 1574 du Parlement de Bordeaux, résumé dans ce registre, il est rapporté que Montaigne ne se rendit pas spontanément auprès du duc de Montpensier, mais qu’il fut chargé par Montferrand, Sénéchal de Guyenne, de se rendre auprès de lui pour l’informer que des « divisions et particularités étaient survenues entre les sieurs de Limeuil et Bourdeille, dans l’armée du Périgord », et lui demander de désigner « lequel des deux devait commander pendant la maladie et labsence du sieur de Losse ».
Montaigne fit ce qu’on lui avait demandé et vint en rendre compte à Bordeaux, au commencement de mai 1974, au Sénéchal. Mais Montpensier semble avoir profité de sa présence pour lui donner une mission auprès du Parlement de Bordeaux. Toutefois, le procès-verbal de la séance du Parlement où il rendit
compte de cette mission, et qui est le seul document qui la mentionne, ne nous dit pas ce que Montaigne a rapporté à la Cour. Il se borne à signaler que Montaigne en donne le texte ou le résumé.
Il y a loin d’une pareïlle mission aux offres spontanées et empressées de service que Montaigne aurait faites au duc de Montpensier. M. Strowski pense que cette mission ne permet pas de croire que, quelques mois auparavant ou quelques mois après, il ait pu favoriser les intérêts des protestants. Or cette argumentation peut être retournée et l’on peut dire : « Si Montaigne est l’auteur du Confrun et qu'il lait publié en 1574, il lui était impossible de refuser cette mission qui n’était pour ainsi dire qu'une commission pour le service du roi, et qu’on était peut-être en droit de lui demander. » N'oublions pas en effet que lui seul possédait le manuscrit du Discours de la servitude volontaire; le monde bordelais le savait, parce qu'il l'avait annoncé dans la préface des Œuvres de La Boëtie; le soupçon de lavoir transmis aux protestants qui en faisaient, au même moment, un usage injurieux pour le roi, pouvait d’un moment à l’autre se reporter sur lui, ce qui aurait mis sa vie en danger. Il était donc impossible à Montaigne de refuser son concours au Sénéchal sans appeler ou confirmer le soupçon d’infidélité. Chez Montaigne, une conduite pleine de prudence accompagne souvent des actes fort hardis. Ce qui est certain, c’est que nous ne connaissons pas la substance, pas même le sens de la mission donnée à Montaigne par Montpensier. Elle pouvait avoir beaucoup d'intérêt, mais elle pouvait aussi en présenter fort peu. Donc, il est impossible de tirer de cette mission une conclusion quelconque.
Mais, indépendamment du remaniement et de la publication du Discours de la servitude volontaire, que
je lui attribue, l’année 1574 paraît avoir été pour Montaigne, en dehors aussi de la mission de Montpensier, une période intéresssante, car il se passa à la Cour, à la fin du règne de Charles IX, certains faits d'un réel intérêt politique, que, très probablement, Montaigne a connus, et qui ont dû beaucoup agir sur son esprit et sur ses actes. Avant de les relater, je dois revenir sur la vie antérieure et sur les relations de Montaigne avec la grande famille des comtes de Foix, car c'est son amitié avec cette famille et ses collatéraux, qui, à mon humble avis, a eu la plus grande influence sur ses résolutions politiques. Gaston de Foix, marquis de Trans, habitait le château de Gurson, voisin du sien; ils se voyaient souvent; les trois fils de ce seigneur avaient été camarades de Montaigne au collège de Guyenne, ce qui a certainement resserré leur liaison. Je rappellerai, pour la caractériser, que c’est à Gaston de Foix, autant qu'à son mérite, qu'il a dû, en 1571, la croix de l’ordre royal de Saint-Michel; et j’ajouterai quil a négocié le mariage d’un de ses fils, Louis de Foix, avec sa cousine Diane de Foix Candale, fille du comte Frédéric de Foix Candale, captal de Buch, en 1570; il dédia à la jeune épouse son chapitre des Essais, De Institution des enfants. En 1581, Gaston de Foix fut un des personnages qui, pendant qu’il était à Rome, contribua à le faire désigner comme maire de Bordeaux; enfin, il fut jusqu’à la fin de sa vie dans les termes de la plus grande amitié avec leur parent Paul de Foix, ambassadeur à Venise eten Angleterre,/un des plus grands esprits et des plus honnêtes du xwi° siècle, avec lequel il vivait familièrement à Rome, où ce seigneur était devenu ambassadeur de France, depuis la venue de Montaigne en Italie. Or, les Foix étaient
1. Paul de Foix a été ambassadeur de Catherine de Médicis, mais n’a jamais participé à ses crimes politiques. Il a
très proches parents de la reine Jeanne d’Albret et de son fils Henri de Navarre. Par eux il est très probable que Montaigne fit la connaissance, dès son jeune âge; de Henri, car celui-ci venait souvent chez ses parents, les Foix, et avait d’ailleurs des domaines tout proches de ceux de Montaigne. Ce qui est certain, c’est que peu de temps après le mariage de Henri de Navarre, deux ans environ après la Saint-Barthélemy, et au moment où Henri était retenu prisonnier à la Cour de France, Montaigne, étant convié chaque année à y venir assister à la réunion de l'Ordre de Saint-Michel et à y séjourner de temps à autre comme gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi de France, des relations s’établirent entre lui et Henri de Navarre; ces relations furent assez intimes pour que, de 1574 à 1576, le prince le priât d'accepter la mission délicate et de haute confiance de servir de médiateur dans les différends qui survinrent entre lui et le duc Henri de Guise, mission qu'il poursuivit à la satisfaction des deux partis, et qu'il a racontée, en 1588 aux États de Blois, à son ami Jacques de Thou, qui nous l’a fait connaitre dans son Histoire universellet. La liaison avec Henri: de Navarre s’est, à partir de cette date, de plus en plus resserrée. Ces relations ont pris un caractère tel que, dès cette année 1974, c’est-à-dire dix ans avant que Henri de Navarre devint l'héritier présomptif du trône, Montaigne, qui l'avait vu d’assez près pour entrevoir ce que la grandeur de la France pouvait espérer de lui,
prononcé, en 1574, à Lyon, au Conseil du Roi, au moment de la rentrée de Henri III en France, un discours pour la paix et latolérance, qui est admirable de clairvoyance et de libéralisme, et que l'on est très étonné de ne pas voir cité par les historiens français modernes, 11 a été reproduit ix extenso par de Thou, dans son Hisloire universelle, t. VII, p- 138-149.
3, De Tuou, Histoire universelle, t. I.
a dû penser à la possibilité de sa future accession à la couronne de France. Et il n’est même pas, selon nous, exagéré de supposer que, dès cette date et au moment même où il concevait le dessein que je lui aï supposé touchant la destination principale des Essais, il forma le projet politique, parallèle et concordant, de favoriser, pour le cas dès lors presque probable où les circonstances viendraïent l’aider, cette accession de Henri, qui lui apporterait du même coup deux grandes satisfactions : celle de voir son ami occuper le pouvoir; et cette autre, sur laquelle il avait le droit de compter et à la réalisation de laquelle il pouvait bien aussi contribuer par les conseils donnés à Henri, de voir ses idées de tolérance et de paix enfin appliquées. Nous sommes Join de donner ces inductions et d’autres qui suivent comme une démonstration absolue, mais seulement comme très vraisemblables.
Voici les faits peu connus, en tout cas inutilisés jusqu’à ce jour pour l’objet qui nous occupe, survenus en 1574 à la Cour du Louvre, qui appellent notre attention :
Dès les premiers mois du règne de Henri IL (1574) l'accession de Henri de Navarre au trône de France était une éventualité à prévoir dans un avenir plus ou moins éloigné. C'était une opinion assez répandue, partagée par Catherine de Médicis, que Henri IILet son frère le duc d'Alençon, tous deux ruinés de santé, ne vivraient pas longtemps et mourraient sans enfants. La haine des deux frères l’un contre l’autre paraissait encore rapprocher du trône Henri de Navarre, car ils étaient toujours sur le point de s’entre-tuer. Or, il.est très vraisemblable que Montaigne, qui séjourna à la Cour pendant cette année 1574, en tout cas sûrement en 1575-1576, comme l’indique la médiation que nous a fait connaître de Thou, n’a guère pu, vivant en amitié
avec les grands personnages de la Cour, et étant très observateur, ne pas connaître ces faits. I] n’a guère pu non plus ne!pas être mis au courant des deux autres faits suivants relatifs au même objet, qui se passèrent encore à la Cour, la même année, dont l’un est survenu quelques mois avant, et l’autre quélques mois après l'avènement de Henri III, et dont il a dû être particulièrement informé par son ami Philibert de Grammont, attaché à la personne du Béarnais.
Dans les premiers mois de 1574, au moment même où la mort de Charles IX était prévue comme prochaine, les protestants et les politiques (du moins la fraction du parti qui suivait la cause de l’ambitieux duc d'Alençon) visaient à changer l’ordre de succession au trône au profit du duc d'Alençon et au détriment de Henri de Valois. On accusait Catherine, dont Henri de Valois était le préféré, d’avoir projeté, pour conjurer cette éventualité, de se défaire de son fils d'Alençon et deson gendre Henri de Navarre. Par contre, quelques mois plus tard, Henri IIT devenu roi de France depuis très peu de temps, atteint d’un violent mal d’oreilles et d’horribles souffrances dans la tête, se suppose empoisonné par d'Alençon et propose à Henri de Navarre (qui refuse) de tuer d'Alençon afin de le faire roi de France après luit: Ces faits devant être connus, je le répète, de Montaigne, ne devient-il. pas très vraisemblable qu’à ses yeux, au cas d’une vacance du trône
1. Le fait est rapporté par Pierre Mathieu, historien grave et bien informé, qui, on le sait, a recueilli des faits ignorés des autres historiens, de la bouche même de Henri IV, dont il était l’historiographe : « Je tiens ce dernier point de Henri le Grand qui, prenant plaisir à me dire plusieurs choses qu'il jugeait dignes de son histoire, me dit sur l'occasion de cette maladie ces paroles que je rapporte précédemment. » (P. Maruœu, Histoire de France de François I" à Henri IV, Paris, 1631, t. I, p. 417.)
envisagée à la Cour comme pouvant être prochaine par suite de la maladie de Henri III et de l’état de santé précaire du duc d'Alençon, l’accession de Henri de Navarre ne rencontrerait aucune difficulté de la part de Catherine, ce qui paraît d’ailleurs prouvé par le document suivant: « Je veux, écrit l'ambassadeur vénitien Jean Michel! à son gouvernement, montrer toute l'étendue de la finesse de la reine Catherine à votre Sérénité; comme les prédictions des astrologues (qui lui avaient déjà prédit la brièveté de la vie du roi Henri HI et sa stérilité) annoncent à Monsieur lui-même (le duc d'Alençon) une vie courte et sans postérité, et comme en ce cas la couronne reviendrait à son gendre le roi de Navarre, Catherine se sert de sa fille qui est la femme de ce roi, pour le gagner, et elle pense y avoir réussi. Son but est de toujours rester maîtresse et de conserver son autorité dans le cas même où la succession royale parviendrait à son gendre, comme si elle ne pensait jamais mourir, quoique âgée de cinquante-neuf ans, assurée, ainsi qu’elle le dit, qu’en ayant le roi de son côté, elle ne perdra rien de son pouvoir et de sa réputation, quand même le royaume tout entier serait contre elle. » (1574.)
Dans mon livre sur le Contr’un?, j'ai fait remarquer que la connaissance de ces faits par Montaigne s’accordait très bien avec lacte que je lui attribue, d’avoir fait passer, la même année, le texte du Discours de la servitude volontaire aux protestants, au moment même
1. Relalions des ambassadeurs véniliens en France, Bibliothèque royale, 1838, t. II, p. 247-249. Je ne crois pas que cette information si importante ait été citée et utilisée parnos historiens; il semble d'ailleurs que, d'une manière générale, la source assez précieuse d'information qui se trouve dans ces relations des ambassadeurs vénitiens en France n'a pas été suffisamment utilisée.