Voir cette lettre, plus loin, p
France, non seulement depuis le mois de juin 1584; date à laquelle il était devenu, par la mort du duc d'Alençon, l'héritier présomptif légitime de Henri HI], mais bien avant, puisqu'il était obligé de s’en confesser. Donc, cela n’est pas douteux, Montaigne reconnaît que, sous le règne de Henri III et au moment même où il se déclarait le sujet fidèle du roi de France et se montrait d’un loyalisme absolu, il faisait des vœux pour le succès des actions militaires et diplomatiques de Henri de Navarre contre le roi qui occupait alors le trône de France. De là à agir politiquement dans le sens de ses sympathies et des vœux si ardents de son cœur, il n’y a guère de distance appréciable. Nous allons voir dans les actes politiques de Montaigne, entre 1574 et 1590, une série de faits qui semblent confirmer ces probabilités.
Nous sommes assez disposé à placer à l’une des deux années 1574 où 1975 la date où naquit dans l’esprit de Montaigne la pensée de remplir auprès d’un roi l'office permanent de conseiller intime et absolument indépendant, dont il nous parle avec tant de franchise, de noblesse et de précision, au chapitre xn1 du livre III. Nous en avons déjà fait mention; il nous paraît utile d’y revenir en ajoutant quelques détails.
Montaigne eût volontiers accepté, nous dit-il, une semblable charge, mais à la condition qu’il pût dire les vérités au roi, contrôler ses mœurs, l’avertir sans crainte de tout ce qui pourrait lui être utile, et s’opposer à ses flatteurs, les rois étant si facilement dominés et corrompus par cette « canaille de gens ».
Il ne se dissimule pas que, pour qu’un pareil office pôt être rempli, il eût fallu de la part du souverain une grande supériorité d’esprit, et de la part du conseiller non seulement beaucoup d’amitié et de franchise, mais de courage. Il paraît évident que ce roi dont il aurait
voulu être le mentor ne peut être que Henri de Navarre; la différence d’âge (il avait vingt ans de plus que lui), le jeune âge auquelil avait connu au milieu même de sa famille, l'affection qu’il avait pour lui et qui est prouvée par de nombreux traits, la réelle connaissance qu'il devait avoir de son caractère, et le fait même de la médiation dont nous venons de parler, transforment la vraisemblance de notre opinion presque en certitude t.
Tous ces faits rendent très probable que c’est dans cette période de 1574-1576 que se formèrent avec plus de précision, de force et de vigueur, l’expérience et l’esprit politiques de Montaigne, et concordent avec les raisons qui nous ont déjà amené à penser que c’est à cette même date qu'a été suggéré à son esprit le dessein de faire de son livre des Essais un livre de combat pour la tolérance. C’est encore pendant ces années 1574-1576 que Montaigne a probablement écrit au chapitre xx1 du livre Il le morceau où il flétrit la conduite de Henri IN; car c’est bien la période pendant laquelle son abstention absolue de toute participation à la guerre, pour s’enfermer avec ses mignons et y vivre une vie de mollesse, était d’autant plus remarquée, qu’il venait, cette même