Il est à noter aussi que Montaigne et Henri de Navarre
avaient, au point de vue moral et religieux, des conceptions +
identiques. Montaigne, dans les deux pages de l'Apologie où il expose ce qui doit être sa véritable opinion, aboutit à un déisme indéterminé, à un Dieu reconnu comme incompréhensible et indéfinissable, origine et conservateur de toutes choses, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains lui rendent sous quelque visage, sous quelque nom et de quelque manière que ce soit.
Or voici une déclaration, qui paraît sincère, de la conception vraiment intérieure de Henri de Navarre sur le même sujet : « Ceux qui suivent tout droit leur conscience, écrit-il à M. de Batz, sont de ma religion, et moi je suis de celle de tous ceux qui sont braves et bons. » (Lettre de Henri IV à M. de Batz, 1577, donnée par P. BONNEFON, Montaigne, II, 163.)
année 1574, d'arriver de Pologne et de prendre posses= sion de son trône.
Un petit nombre d'hommes justes et modérés avaient réussi à fonder un troisième parti, dont une fraction importante visait à concilier les belligérants religieux acharnés. C'était Michel de L’Hospital, de Montmorency, Paul de Foix, Jacques de Thou, Antoine Loisel, Estienne Pasquier, Du Harlay, etc. Les tueries n’ont duré si longtemps que parce que le nombre des membres de ce tiers parti était trop faible, et c'était pourtant presque sur la seule prévision et la seule possibi= lité de son développement que pouvait être fondée l’espérance de les voir finir un jour. S'il ne s'était accru progressivement, et si Henri de Navarre n’était venu profiter de ses intentions libérales et finalement se mettre à sa tête, la France était peut-être perdue, ou se serait très affaiblie, et eût été très difficile à relever. Or Montaigne, tout porte à le croire, avait conçu le dessein d’apporter sa part à l'extension et au développement de ce parti. Il y a contribué non seulement par l’aide beaucoup plus effective qu’on ne le suppose qu’il a fournie à l’homme dont la figure et l’action dominent tout le dernier quart du xvi° siècle, à son ami Henri de Navarre; mais aussi, comme nous l’a-
- vons déjà marqué, en détachant un grand nombre d’esprits du fanatisme religieux, il est parvenu à préparer et à faciliter son avènement au trône de France.
Continuons à suivre Montaigne dans ses actes politiques.
Henri de Navarre, sur les instances de plusieurs de ses amis, notamment de d’Aubigné, parvient à s’échapper, le 20 février 1576, de la Cour du Louvre, accompagné de son ami Philibert de Grammont, le futur époux de la belle Corisande, et prend immédiatement la direction du parti des Réformés. Il entre en cam-
pagne et obtient, deux mois après, en avril 1576, la paix de Beaulieu ou de Monsieur, qui donnait la liberté du culte dans tout le royaume aux Réformés, qui triomphaient sur tous les points; la Saint-Barthélemy était désavouée. De là naquit la première ligue, sous la direction des Guise, qui reprit les hostilités, pour aboutir à la paix de Bergerac, en septembre 1577, laquelle confirmait les clauses du traité de Monsieur.
C’est après ces succès momentanés de son parti, que Henri de Navarre, en septembre 1577, un an et demi après son évasion de la Cour du Louvre, nomma Montaigne gentilhomme de sa Chambrete
On peut supposer des causes diverses, spéciales, pour expliquer l'élévation de Montaigne à cette dignité de la Cour de Henri de Navarre; par exemple, une négociation qu'il semble avoir remplie cette même année entre la ville de Bordeaux qui ne voulait pas recevoir le roi en ce moment et le prince qui s’en irritait?. Mais leur amitié déjà ancienne, et en tout cas le souvenir de la très probable publication du Contrun par Montaigne en 1574 et en 1576, suffiraient largement à expliquer cette nomination.
En 1570, nous l'avons déjà dit, Montaigne négocie le mariage de Diane de Foix, cousine de Henri de Navarre, dont les deux frères, les fils du comte de Foix Candale, ainsi que son mari, servaient, quoique catholiques, dans l’armée de Henri de Navarre.
1. Voir les Éphémérides de Montaigne, publiées en 1855 par le D' PayEx.
2. En 1574, il fut désigné pour apaiser le courroux de Henri de Navarre, que la ville de Bordeaux, en s'excusant, ne consentit pas à recevoir, bien qu'il fût gouverneur de la Guyenne; Montaigne l'inclina à une attitude pacifique. — Nous allons d’ailleurs trouver encore bien souvent, en suivant les actes de la vie de Montaigne, des traces de ses
rapports, soit avec Henri de Navarre, soit avec ses cousins les Foix.
En 1580, il assiste au siège de La Fère dans l’armée royale. Son ami Philibert de Grammont, devenu le mari de la belle Corisande, ami de Henri de Navarre, y est tué. Montaigne est un des gentilshommes qui accompagnent le corps à Soissons.
Avant de commencer son voyage en Italie, Montaigne se rend à la Cour de France. Henri HI, auquel il avait envoyé, par son beau-frère de La Chassaigne, son livre des Essais tout récemment paru, et qui évidemment ne l’avait pas lu tout entier, le remercia et lui dit que son livre lui plaisait beaucoup. « Sire, lui réplique Montaigne, il faut donc nécessairement que je plaise à Votre Majesté, car mon livre ne contient autre chose qu’un discours de ma vie et de mes actions. » Je rappelle ici la témérité de Montaigne offrant au roi un livre dans lequel il flétrit sa mollesse et sa lâcheté, alors qu'immédiatement après il lui oppose la vaillance de son beau-frère Henri de Navarre.
Il commença son voyage, partant de Beaumont-sur- Oise, le 5 septembre 1580, parcourut le Nord-Est de la France, s’achemina vers le duché de Bade, l'Allemagne et l'Italie, entouré de quatre compagnons : son plus jeune frère Mattecoulon, son beau-frère de Cazalis, accompagné du jeune Charles d’Estissac, et le comte du Hautoy. Montaigne a donné lui-même la relation de ce voyage?. Sa santé ne fut pas la seule cause de ce déplacement, et il paraît assez vraisemblable que d’autres raisons sont venues s’y joindre : d’abord son goût du déplacement, et aussi la pensée de fournir à son jugement sur les hommes de nouveaux éléments de comparaison. En outre, il était trop proche voisin du roi et de la reine de Navarre. L’un et l’autre s’aban-
1. La Croix pu MAINE, Bibliothèque française, Paris, 1584, p. 389.