Journal de voyage, par Montaigne, Paris
donnaient à une vie scandaleuse. Les conseillers du roi blâmaient la conduite des deux époux. Montaigne devait désirer s'éloigner pendant quelque temps de leur voisinage.
En passant à Bâle, il rencontra François Hotman, le célèbre auteur du pamphlet protestant De furoribus Gallicis qui, avec la publication du Contr’un, contribua, en 1574 et en 1576, à faire révolter les protestants; et auteur aussi de traités de politique démocratique qui proclamaient contre les Valois la suprématie populaire. Il l'invite à dîner et, quelques semaines plus tard, il lui écrit de Bozen pour lui faire part de ses impressions de voyage. Ces rapports amicaux avec le plus considérable des publicistes protestants, le plus puissant organisateur de la campagne de presse contre la Saint- Barthélemy et contre le pouvoir despotique des rois, avec cet ami de Goulart, éditeur du recueil où fut publié, pour la première fois, le textecomplet du Contrun, doivent être retenus.
1. Il n'est pas sans intérêt d'appeler l'attention sur les relations, les fréquentations de Montaigne à cette période de sa vie. Ses amis sont connus en grande partie; il les a presque tous désignés à notre sympathie, soit dans les Essais, soit dans ses Leltres et dans son Journal de voyage; les autres ont témoigné dans leurs écrits de leur estime et de leur amitié pour lui.
Voici les noms des plus connus ou des plus illustres, avec un très court extrait de leur dossier politique:
Micnez DE L'Hospirar.— Le grand chancelier qui, de 1561 à 1568, eut la direction de la politique, l’un des hommes les plus libéraux, les plus honnêtes et les plus courageux du xvi* siècle. Montaigne le vit probablement pour la première fois à Bordeaux, en 1565, lors de sa fameuse mercuriale au Parlement. Il alla le voir, en 1570, dans sa retraite de Vignay, près d'Étampes, où il vécut depuis sa disgrâce, et lui envoya publiquement la lettre courageuse dont nous avons parlé au chapitre 111.
Pauz DE Foix. — Un des plus grands hommes du
Les incidents de ce long voyage pendant lequelil a séjourné surtout en Italie seront commentés dans le volume de la présente édition où il sera publié. Nous
xvi* siècle, magistrat, puis archevéque et ambassadeur de France. Fut, toute sa vie, suspect de ne pas croire à l'eucharistie et de pencher vers la Réforme. Presque seul, parmi les princes et les conseillers du roi, dans le Grand Conseil réuni à Lyon en 1574 osa déclarer que la paix religieuse était indispensable, stigmatiser la Saint-Barthélemy et réclamer la liberté de conscience.
DE Bracu. — Avocat et conseiller au Parlement de Bordeaux, le véritable éditeur des Essais en 1595, si on adopte l'opinion de notre grand érudit bordelais, Reinhold Dezeimeris; rendit un public hommage à la vertu de Michel de L'Hospital et flétrit dans ses vers la Saint-Barthélemy.
D'Ossar. — Disciple de Ramus, défenseur de la liberté de conscience; ami et collaborateur de Henri [V.
Hexri DE MESsMEs. — Admirateur de L'Hospital et négociateur du traité de Saint-Germain, par lequel il croyait sincèrement, semble-t-il, avoir assuré la paix et la liberté de conscience. Fit tout ce qu’il put pour éviter les massacres.
Guy pu Faur DE Pigrac. — Défenseur, au concile de Trente, des libertés gallicanes contre le pape. Racheta ses premières faiblesses politiques par plusieurs actes de courage et par une attitude indépendante; fut disgracié pour avoir témoigné ses sympathies aux victimes du 24 août et réclamé la liberté religieuse.
PHILIBERT DE GRAMMONT. — Ami intime de Henri de Navarre avec lequel il s'évada de la Cour de France en 1576. Époux de la belle Corisande.
DE Lansac. — Agent de Catherine de Médicis et de Henri III. À dû fournir à Montaigne des renseignements précieux, après la paix de Saint-Germain, sur les dessous de la politique de Catherine.
HenRt DE Navarre. — Les relations d'amitié entre Montaigne et le roi de Navarre commencèrent chez les Foix dès la jeunesse du prince, et durèrent sans interruption jusqu’à la mort de l’auteur des Æssais. Montaigne reçut Henri deux fois au moins dans son château du Périgord, et fut nommé par lui gentilhomme de sa Chambre.
ESTiENNE Pasquier. — L'un des plus fermes défenseurs de la tolérance religieuse.
Jacques-AuGusrTe DE THou. — Le grand historien, ministre de Henri IV, un des inspirateurs et rédacteur de l'édit de Nantes.
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avons été le premier à constater que Montaigne ne fut pas impressionné par les œuvres d’art de la Renaissance!. Ce voyage se trouva brusquement interrompu au dix-septième mois par la nouvelle qu’en son absence le Corps de la ville de Bordeaux l'avait nommé maire. Il trouva à Rome la lettre officielle de nomination et quitta cette ville au bout de quinze jours pour rentrer en France, espérant bien se soustraire à l’honneur tout à fait inattendu qu'on venait de lui réserver. Mais en arrivant à Bordeaux, le 30 novembre 1581, il est rejoint par une lettre de Henri IT qui était un ordre d’accepter, aussi formel que flatteur?. « M. de Montaigne,
François Horman dont il est question dans la présente page.
Citons encore, parmi les amis de Montaigne : ANTOINE Loiser, le grand jurisconsulte, dont il fit l’éloge en 1582, à Bordeaux. Loisel fut mis à l'écart par la Cour des Valois, comme indépendant et défenseur de la tolérance;
GASTON DE Foix, marquis de Trans, dont les trois fils suivirent le parti de Navarre et qui fut un des introducteurs de Montaigne à la Cour de Charles IX, et son parrain dans l'ordre royal de Saint-Michel;
Du FERRIER, le plus intime ami de Michel de L'Hospital. Fut, toute sa vie, défenseur de la liberté religieuse; se fit plus tard protestant et devint chancelier de Henri IV;
Dupzessis-MOoRNAY, surnommé le Pape des Huguenots, principal conseiller de Henri IV, et auteur des Vindiciæ contra tyrannos.
Enfin, nous avons la preuve des relations de Montaigne avec D'AUBIGNÉ, et avec le vicomte de TuRENNE, catholique que les horreurs de la Saint-Barthélemy convertirent à la Réforme.
Nous ne parlons pas ici de ses intimes amis, PIERRE DE Bracu, Mlle pE GourNaY, PIERRE CHARRON, dont il a déjà ête parlé et dont il sera question de nouveau au VII* volume.
1. Dans un mémoire lu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1921 et publié dans la Revue polilique el parlementaire de la même année, j'ai essayé d'expliquer ce silence qui paraît tout d'abord singulier.
2. Cette lettre est donnée aux pages 45-46 du tome II de Bonnefon. Elle a été découverte par Buchon aux archives de Bordeaux.
disait le roi, pour ce que j'ai en estime grande votre fidélité et votre zèle à mon service, ce m'a! été plaisir d'entendre que vous avez été élu major de ma ville de Bordeaux, ayant eu très agréable et confirmé la dite élection, et d’autant plus volontiers qu’elle a été faite sans brigue et en votre lointaine absence. A l’occasion de quoi mon intention est de vous ordonner bien expressément, que sans délai ou excuse vous reveniez au plutôt que la présente vous sera rendue, faire le dû et service de la charge où vous avez été si légitimement appelé. Et vous ferez chose qui me sera agréable et le contraire me déplairait grandement!. »
Il n’est pas inutile de remarquer que l’on aperçoit, quand on étudie les intérêts politiques, plus grands qu'on ne pense, qui se trouvaient en jeu en ce moment autour de cette élection de Montaigne à la fonction de maire de Bordeaux, qu’elle fut le résultat du commun désir et du commun concours de Henri IL et de Henri de Navarre. Elle secondait leurs vues à tous les deux. Mais, bien que les deux rois eussent à y gagner, ce sont sûrement les intérêts de Henri de Na= varre qui avaient le plus à en bénéficier; non pas que Montaigne, malgré sa grande sympathie pour lui, fût capable de suivre, soit par action, soit par abstention intentionnelle, une politique qui serait en même temps favorable à sa cause et contraire à celle du roi de France, mais parce qu'il était vraisemblablement arrivé rapidement, par un jugement net sur les choses politiques pourtant si compliquées du moment, à s’apercevoir que, par sa politique de conciliation, les intérêts du roi de Navarre, qui n'étaient pas au fond si contraires qu’ils pouvaient le paraître à ceux de Henri II, seraient
1. Paris, 17 novembre 1581. — Voir D' PayEN, Documents inédils Sur Montaigne, p. 28.
LA POLITIQUE DE MONTAIGNE. 229 encore plus favorisés. Montaigne qui, jusque-là, avait pensé si justement qu’il devait honnêtement, et conformément à sa droiture et à sa conscience, s’abstenir de prendre une part quelconque au pouvoir, et qu'il ne POuvait agir utilement qu’à titre de conciliateur et de conseiller, avait probablement aperçu assez vite que les fonctions de maire et de gouverneur de Bordeaux pourraient lui permettre de contribuer à cette politique de paix et d'union, si particuliérement utile à la cause de Henri de Navarre.
Il fut cependant, lui qui avait espéré gouverner et administrer la ville plutôt par abstention que par action, obligé de commencer, dès le mois de juin 1582, lexercice de sa charge par un acte de vigueur et de rigueur. J'ai déjà raconté, au chapitre ru, le grave incident sur lenquête des enfants abandonnés, ouverte cornitre les Jésuites, dans laquelle il se montra courageux, résolu et prompt à prendre un parti. Il devint vite lPami, le collaborateur dévoué et le conseiller du martchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, homme aussi clairvoyant que ferme et conciliant, et qu’il connaissait déjà, l'ayant rencontré au siège de La Fère, en 1580: Les jurats ayant tout le souci de l'administration de la ville, Montaigne, à part l'incident notable dont nous venons de parler, put presque se borner, pendant les deux premières années de sa charge, à offrir à ses concitoyens les pompes luxueuses qu’ils aimaient et à figurer avec dignité au premier rang des cérémonies publiques, réservant son activité pour les incidents d’importance qui pouvaient surgir. Les affaires furent calmes en effet pendant les deux premières années. Pendant les deux dernières elles furent au contraire agitées et mouvementées, car des complications nombreuses survinrent en Guyenne. Alors, le gouverneur de la province fut trop heureux d’avoir un collaborateur d’un
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si grand « entendement » et aussi « esveillé ».que prudent. Entre temps, le 8 février 1582, Montaigne.se rendit à Cadillac remplir un devoir de sa charge, en venant y saluer le roi Henri de Navarre et sa femme, qui se trouvaient de passage chez son parent de Foix Candale. Peu de jours auparavant, le 26 janvier 1582, Montaigne avait assisté, en sa qualité de maire, à Ja séance d'ouverture de la nouvelle Cour de justice. de Guyenne, constituée à Bordeaux par le roi, en vertu de la convention de Flers de 1580, et composée de quatorze membres envoyés de Paris, parmi lesquels se trouvaient des hommes éminents, notamment Jacques de Thou, Loisel, avocat général, Pithou, etc. Montaigne se lia alors avec Jacques de Thou, le futur ministre de Henri IV. De Thou, dans son Histoire universelle, nous dit que Montaigne connaissait et jugeait très bien l’histoire de son pays; aussi le consulta-t-il, et il en tira, ajoute-t-il, « de grandes lumières », qu’il utilisa dans la rédaction de son ouvrage. Montaigne, au mois d’août 1582, se rendit à la Cour de Paris pour une affaire importante et compliquée, comme semble le prouver cette mention de la Chronique Bordelaise: « M. de Montaigne, maire, envoyé en Cour pour les affaires de la ville avec amples mémoires et instructions. » Entre autres affaires, il y allait pour s'occuper de la question en débat des privilèges de la ville de Bordeaux; il paraît avoir obtenu satisfaction, puisqu’au mois de juillet suivant, le roi conférait des privilèges aux bourgeois de Bordeaux; mais nous ignorons pour quelles autres affaires il allait à Paris.
C’est le 31 juillet 1583 que les pouvoirs de Montaigne comme maire expirèrent. Comme il avait sérieusement et consciencieusement conduit les affaires de la ville, ilfut soumis a une élection nouvelle et réélu. Cette deuxième période commença par un acte important : ce fut la