Revue du XVI: siècle, année
2. Cette correspondance, que l'on trouvera dans le septième volume de la présente édition, a été rencontrée au milieu du xx siècle dans les Mémoires de Duplessis-Mornay et reproduite par A. Grün, dans son livre sur La Vie publique de Montaigne, 1855. Cf. Mémoires de Durressis-MORNAY, t. I, p. 273, 288 et 297; t. Il, p. 401; t. IV, Supplément, p. 184.
comme très ancienne et toutefois toujours récente. » Et encore : « Monsieur, si nos lettres vous plaisent, les vôtres nous profitent et vous savez combien le profit passe le plaisir. »
Quand on suit les événements qui se déroulent à mesure que cette correspondance se poursuit, elle prouve aux yeux d’un critique impartial que Montaigne a vraiment contribué, grâce à l’autorité de son jugement et à « la pointe de son esprit! », aux suggestions de sa prudence clairvoyante et modératrice, et à son évident désintéressement, à atténuer les maux de la guerre civile et à préparer et provoquer l’entente finale entre Henri III et le futur Henri IV. Montaigne a agi tout le temps dans le sens de la paix et de l'intérêt loyalement compris des deux rois. Et les conséquences de cette intervention ont dû certainement continuer à se faire sentir malgré la séparation momentanée des deux Henri, et furent surtout confirmées par les conseils que Montaigne continuera plus tard à donner à Henri de Navarre.
Enfin la lettre du mois de mai 1585, adressée par le vicomte de Turenne, ami et collaborateur de Henri de Navarre, ajoute encore une preuve de toute la confiance qui règne dans l'entourage du Béarnais en Îa valeur des services que Montaigne lui a déjà rendus :
« Monsieur, je vous dirai comme nous partons pour aller voir M. le Prince. Au retour, le roi de Navarre se résout à voir le maréchal de Matignon; je vous prie y tenir la maïn, car on sait bien ici qu’à votre persuasion cela se pourra faire pour le bien du service du roi, pour le roi, pour tous les gens de bien. Nous avons vu l’autre maréchal. Mais, que je vous voie, je vous en dirai les particularités. Je vous prie de croire que j'affectionne infiniment votre amitié; aussi vous
1. Expressions de Duplessis-Mornay, dans la lettre du 25 novembre 1583.
pouvez vous servir de moi comme de votre humble et assuré ami à vous obéir. TURENNE. »
J'ajoute que Montaigne semble avoir réussi dans l'intervention demandée par Turenne, car quelques jours après, le 10 juin, à Claïrac, le Béarnaïs rencontra Matignon, et c’est vraisemblablement grâce aux conseils de Montaigne que celui-ci surmonta les répugnances qu'il avait d’abord témoignées à se prêter à cette rencontre.
Pendant que Montaigne servait si utilement d’intermédiaire et de conseiller entre les représentants de Henri II et de Henri IV, un changement subit s’opéra, le 12 juin 1584, dans la situation du Béarnaïs. Le duc d'Alençon mourait, et Henri de Navarre devenait, de ce seul fait, officiellement l’héritier légitime du trône de France. Henri IIL s’empressa d'envoyer le duc d’Épernon au roi de Navarre pour l’engager à se faire catholique, afin de s'assurer la succession du trône, lui offrant de grands avantages, s’il y consentait. Le Béarnais refusa de façon catégorique, ce qui, entre autres conséquences malheureuses, décida inévitablement Henri IL (juillet 1585), qui ne pouvait épouser la cause de Hénri de Navarre, à s’allier pour un temps à la Ligue.
Non seulement nous allons trouver, à la fin de cette même année 1584, une preuve de plus de là vive amitié du Béarnais pour Montaigne, maïs nous y pourrons peut-être saisir avec une grande vraisemblance un des moments où ils ont dû se concerter. Auparavant, pour éclairer encore la physionomie des rapports des deux hommes à cette date, signalons un document que nous avons eu plusieurs fois devant les yeux, à Ja bibliothèque municipale de la ville de Paris, oùil est en dépôt, et que l’on a confié à notre examen. La ville de Paris l’a recueilli dans la collection Filon. Ce sont des notes écrites de la main de Montaigne au regard de quelques-uns des nombreux articles d’un projet de
réformation des procédures et autres mesures judiciaires, présenté par les syndics du Béarn à l'approbation de la Cour souveraine de ce pays, le 8 mai 1584. On y rencontre quelques idées de Montaigne qui sont faciles à reconnaître. Sur la marge du titre se trouvent les mots suivants : « Soit communiqué par le sieur Duplessis- Mornay au sieur de Montaigne avec ce cahier. »
Ce document montre que le gouvernement de Béarn avait une très grande confiance dans l'intérêt que portait Montaigne à la province, ainsi que dans son jugement et dans son expérience!.
Avant la fin de cette année 1584 survint un événement qui nous paraît avoir une signification singulière. Le duc d'Alençon, nous l’avons mentionné, était mort le 12 juin; or, le 19 décembre, Henri de Navarre fait une visite avec toute sa Cour au château de Montaigne : il y dîne, y couche, y chasse et y demeure deux jours.
Dans le courant de l’année, Montaigne était retourné dans son château et y avait passé les derniers mois. Aucune rencontre pendant les six derniers mois ne paraît avoir eu lieu entre le Béarnais et Montaigne. Ils ne s'étaient donc pas revus depuis que Henri de Navarre était devenu l'héritier légitime du trône de France.
1. Faute de place ici, nous ne reproduirons ce document qu’au septième volume.
J1 parait qu'il y a quelques années des érudits avaient contesté l'authenticité de l'écriture de Montaigne dans ces notes. Je tiens à déclarer qu'après un examen attentif plusieurs fois répété du document, je ne doute pas qu'il s'agisse réellement de l'écriture de Montaigne, que j'ai eue durant une partie de ma vie devant les yeux, pendant les nombreuses années où j'étudiais attentivement le manuscrit de Bordeaux, avec M. Céleste et avec M. Cagneuil, et aussiles 133 notes manuscrites de Montaigne surles Annales de Nicole Gilles, que M. Dezeimeris, avant que je les possédasse moi-même, avait si souvent mises à ma disposition.
N’est-il pas très vraisemblable que cette visite a eu pour résultat, si elle n’en était le but principal, des entretiens relatifs à la nouvelle situation de Henri dans l'État, qui donnait à sa conduite politique une plus grande portée et une orientation plus nette? IL est possible que Montaigne, dans cette rencontre, définit avec quelque précision quelle devait être son attitude. Toujours franc, loyal et indépendant, il dut vraisemblablement dire au Béarnais que la meilleure et la plus utile manière de contribuer à lui assurer la possession du trône, quand il deviendrait vacant, était, pour lui Montaigne, de continuer, dans le présent, à se montrer défenseur du pouvoir royal et de rester dans le camp momentanément opposé à ses intérêts apparents, pour travailler à l’échec de la Ligue. Il dut aussi faire amicalement allusion à ses amours trop ardentes et trop publiques, et au tort qu’elles lui portaient. Montaigne s’en inquiétait beaucoup et, après avoir fait part de ses appréhensions au maréchal de Matignon, il écrivait lui-même à la maîtresse de Henri, la belle Corisande, veuve de son ami Philibert de Grammont, qu’il connaissait depuis longtemps et à laquelle il avait dédié le chapitre xxvirr du T°" livre des Essais : il lui recommandait vivement de sacrifier ses sentiments aux intérêts de son royal amant, « de n’engager à ses passions la fortune du prince, et, puisqu'elle pouvait tout sur lui, de regarder plus à utilité d'Henri qu’à ses humeurs particulières! ». Il est très probable également que Montaigne, sachant très bien que Henri rencontrerait les plus grandes difficultés, sinon même une impossibilité absolue à monter sur le trône, s’il ne se convertissait au catholicisme, dut conseiller la conversion; mais il dut probablement aussi comprendre la valeur provi-
1. Il rappelle cette lettre dans celle qu'il envoie à Matignon le 18 janvier 1585.
soire des raisons qu'avait Henri de Navarre pour ajourner cette décision.
Montaigne put jouir, pendant la fin de l’année 1584 et le commencement de 1585, d’un peu de calme, et passer ce temps dans son château; mais il dut bientôt renoncer à ce doux loisir. Sa mairie fut en effet agitée par de graves événements, et jusqu’au milieu de juin il eut à déployer une grande énergie et un réel dévoueément aux intérêts de son pays. La Ligue, commandée par le duc de Guise, se remuait, Bordeaux devenait le point visé par les plus ardents ligueurs. Le château Trompette qui dominait la ville était aux mains du baron de Vaillac, dévoué à la Ligue et disposé à lui remettre la forteresse. La conduite du maréchal de Matignon et de Montaigne était très difficile; les gens de la Ligue s’agitant beaucoup, une sédition était sur le point d’éclater. Matignon, secondé activement par Montaigne, réussit à la prévenir. Le maréchal fit venir Vaillac à son hôtel et, en présence du maire, des principaux fonctionnaires et des officiers de la ville, lui dit qu’il connaissait les projets des Ligueurs et son infidélité personnelle au roi, qui désirait qu’il remit le château Trompette entre ses mains. Bref, il l’obligea à rendre les clefs du château et lui enleva son gouvernement.
Matignon, sur l’ordre de Henri III, partit immédiatement pour Agen, dont la reine de Navarre menaçait de s'emparer.
Pendant cette absence, les menaces de révolte des Ligueurs recommençaient à Bordeaux. C’est alors que Montaigne, remplaçant le lieutenant général du roi, eut à déployer une grande vigilance et beaucoup de dévouement. Il veille à tout, avec courage et sang-froid, car les esprits étaient de plus en plus agités. Nous allons apprendre par la correspondance de Montaigne
comment, dans cette circonstance grave et périlleuse, il comprit son devoir, et nous connaîtrons aussi les incidents survenus pendant l'intérim. Montaigne écrit, le 22 mai 1585, à Matignon : à
« Monseigneur, j’ai reçu ce matin vostre lettre que j'ai communiquée à M. de Gourgue et avons disné ensamble chez M. de Bourdeaux; quand à l’inconveniant du transport de larjant contenu en nostre mémoire, vous voyez côbien c’est chose malaisée a pourvoir; tant y a que nous orons leuil de plus/près que nous pourrons.
« Je fis toute diligence pour trouver l’home de quoi vous nous parlates. Il n’a point esté ici et ma M. de Bourdeaux môtré une lettre par laquelle il mande ne pouvoir venir trouver le directeur de Bourdeaux come il délibérait, aiant esté averti que vous vous deffies de lui. La lettre est de avant-hier, si je l’eusse trouvée, j'eusse a l’avanture suivi la voie plus douce, estant incertain de vostre résolution, maïs je vous supplie pourtant de faire nul doubte que je refuse rien à quoi vous serés résolu, et que je fay ny chois ny distinction, où ira de votre commandement. Je souhéte que vous aiès en Guyenne beaucoup de volontés autant vostre qu'est la miene. On fait bruict que les galeres de Nantes s’en viennent vers Brouage. M. le Maréchal’ de Biron n’est encore deslogé. Ceux qui avoient charge d’avertir M. d’Ilsa disent ne l’avoir pu trouver et croi qu’il ne soit plus icy, s’il y a esté. Nous somes après nos portes et gardes, et y regardons un peu plus attentivement en vostre absance, laquelle je creins non seulement pour la côservation de cette ville, mais aussi pour la conservation de nous mesme, connaissät que les ennemis du service du roy santent assés combien vous y estes necessaire et combien lon se porterait mal sans vous. Je creins que les affaires vous surprandront
de tant de costés au cartier ou vous estes, que vous serés longtemps a pourvoir partout et yaurez beaucoup et longues difficultés. S'il survient aucune nouvelle occasion et importante, je vous despecherai soudain home expres, et devés estimer que rien ne bouge si vous n’avés de mes nouvelles; vous suppliant aussi de considérer que telles sortes de mouvemants ont acostumé d’estre si impourvus que s'ils devoient advenir on me tiendera à la gorge sans me dire gare. Je ferai ce que je pourrai pour santir nouvelles de toutes pars, et pour cet effaict visiterai et verrai le gout de toute sorte d'hommes. Jusques à cette heure rien ne bouge. M. de Londel m'a veu ce matin et avons regardé à quelques agencements pour sa place ou j'irai demein matin. Depuis ce comäcemant de lettre, j’ai appris aux Chartreux qu'il est passé près de cette ville deux jantilshomes qui se disent à mosieu de Guise, qui viennent d'Agen, sans avoir peu scavoir quelle route ils ont tiré. On attend à Agen que vous y alliés. Le sieur de Mauvesin vint iusques à Canteloup et de là s’en retourna ayant appris quelques nouvelles. Je cherche un capitaine Rous à qui Masparraute escrit pour le retirer à lui avecque tout plein de promesses. La nouvelle des deus galères de Nantes prestes à descendre en Brouage est certeine avecq deux compaigies de jans de pied. M. de Mercure est dans la ville de Nantes.
«Le sieur de la Courbe a dict à M. le Présidant Nesmond que M. d’Elbeuf est en deça d’Angiers, et a logé chés son père, tirant sur le bas Poitou avecq quatre mill'homes de pied et quatre ou cinq çans chevaux, aiant recueilli les forces de M. de Brissac et d’autres, et que mosieu de Mercure se doit joindre à lui. Le bruit court aussi que mosieu du Mène vient prandre ce qu'on leur a assamblé en Auvergne, et que par le païs de forest il se rendra en Rouergue et à nous,
c’est-à-dire vers le roi de Navarre contre lequel tout cela vient. Monsieur de Lansac est à Bourg et a deux navires armés qui le suivent. Sa charge est pour.la marine. Je vous dis ce que japrans et mesle les nouvelles des bruits de ville que je ne trouve vraisamblables, avecq des vérités, affin que vous sachés tout, vous suppliant tres humblement vous en revenir incontinant que les affaires le permetteront, et vous asseure que nous n’espargnerons cependât ny nostre souin ny, s’il est besouin, nostre vie, pour conserver toutes choses en lobéissance du roy.
« Môseigneur je vous baise tres hüblement les meins et supplie Dieu vous tenir en sa garde. De Bourdeaus, ce mercredi, la nuit 22 mai (1585).
« Vostre tres hüble servitur,
MGOTAIGNE !. »
A une date très rapprochée devait avoir lieu la revue annuelle des troupes de la ville. Montaigne avait à se préoccuper de la mission qui lui incombait ce jour-là et de la responsabilité que les événements pouvaient lui faire encourir.
Aussi les jurats furent-ils réunis sous sa présidence, à cette occasion. Ils furent généralement d’avis qu’il fallait ajourner cette « montre » de soldats pour ne-pas fournir aux rebelles une occasion favorable de fomenter des révoltes et des coups de mains. Mais Montaigne fit prévaloir une opinion contraire. Il fut d'avis qu'il fallait bien se garder d’imiter la fausse prudence qui, dans des circonstances analogues, avait coûté la vie,
1. Cette lettre, si importante, se trouve au British Museum. Elle a été découverte par Horace de Viel-Castel, et publiée pour la première fois par le D' Payen, dans ses Nouveaux documents inédits ou peu connus sur Montaigne, Paris
trente-trois ans auparavant, à M. de Moneins, maire de Bordeaux, devant qui l’émeute grondait.
« Mon avis, écrit-il lui-même dans les Essaisi, parlant de la présente délibération avec le conseil de ville, mon avis fut qu'on évitât surtout de donner aucun témoignage de ce doute (et de cette crainte des dangers que couraient le maire et les adjoints dans cette revue), et qu'on s’y trouvât et méêlât parmi les files, la tête droite et le visage ouvert, et qu’au lieu d’en retrancher aucune chose (à quoi les autres opinions visaient le plus), qu'au contraire on sollicitât les capitaines d’avertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes, en l'honneur des assistants, et de n’épargner la poudre. » La revue eut donc lieu le lendemain. Montaigne se mit en tête de la manifestation avec les jurats, pour en imposer ainsi aux esprits révoltés par Vaillac, et la « montre » se fit dans le plus grand calme; l’émeute avait été prévenue par lattitude énergique du maire. « Cela servit, dit-il, parlant de la mise en pratique de sa décision et de la plus grande solennité donnée à la fête, servit de gratifications envers les troupes suspectes et nous engendra dès lors en avant une mutuelle et utile confidence?. »
Mais, cette alerte évitée grâce à l'énergie courageuse de Montaigne, la situation de la ville continuait à être critique et périlleuse. Les événements étant de tous côtés menaçants, Montaigne passa tout son temps, nuits et jours, à tout surveiller d’un point à l’autre de la ville; il écoutait les bruits divers, l'annonce répétée d’attaques prochaines : il veilla à tout et suffit À tout. Il trouva, comme dit Grün, une occasion où « il fait besoin de vigueur et liberté, et des affaires ayant une conduite droite et courte et encore hazardeuse »,