Confiance
comme il dit qu’il en fallait pour se servir de lui.
Le baron de Vaillac continuait ses tentatives aux alentours de Bordeaux, cherchant à profiter de la moindre occasion. Aussi Montaigne, cinq jours après sa première lettre, écrit-il au maréchal celle que voici :
« Le voisinage de Vaillac nous remplit d’allarmes et nest jour qu'on ne m'en donne cinquante bien pressantes. Nous vous supplions très humblement de vous en venir, incontinent que vos affaires le pourront permettre. J'ai passé toutes les nuits, ou par la ville en armes, ou hors de la ville sur le port; et avant votre avertissement, y avais déjà veillé une nuït sur la nou= velle d’un bateau chargé d'hommes armés qui devaient passer. Nous n'avons rien vu, et avant-hier soir, y fumes jusques après minuit, ou M. de Gourgues se trouva, mais rien ne vint. Je me servis du capitaine Saintes, ayant besoin de nos soldats. Lui et Massip remplirent les trois pataches. Pour la garde du dedans de la ville, j'espère que vous la trouverez en l’état que vous la laissâtes. J'envoie ce matin deux Jurats avertir la cour du Parlement de tant de bruits qui courent, et
‘ des hommes évidemment suspects que nous savons y être. Sur quoi, espérant que vous soyez ici demain au plus tard, je vous baise tres humblement les mains, etc.» Et en post-scriptum, Montaigne ajoute le détail suivant : « Il n’a été jour que je n’aie été au Château Trompette. Nous trouverons la plate-forme faite. Je vois l’arche= véché tous les jourst. »
Il fallait que Matignon fût retenu par des dangers bien pressants, et qu'il eût aussi, peut-être, plus de confiance en la vigueur et en la puissance de Mon-
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois par Feuillet de Conches, dans les Causeries d'un curieux, t. LI, p. 310.
taigne que celui-ci n’en avait lui-même, pour ne pas rentrer sans retard à son appel. Car il ne rentra que plusieurs jours après. Les complications avaient d’ailleurs été écartées.
Les deux lettres que nous venons de citer sont, on le voit, tout à fait précieuses par la connaissance qu'elles nous donnent de l’étroite et utile collaboration de Montaigne avec le lieutenant général du roi, et comme preuve de son dévouement, jusqu’au sacrifice de la vie, à la chose publique, et particulièrement de son zèle contre la Ligue:
Ces événements précédèrent de quelques semaines seulement la fin de la mairie de Montaigne qui eut lieu le 31 juillet. Nous avons raconté l’accusation imméritée et absurde, sinon de lâcheté, du moins de nonchalance et d’absence de sentiment du devoir, dont Montaigne a été l’objet, non de son vivant, mais trois cents ans après sa mort, à l’occasion de la peste qui envahit Bordeaux à ce moment, et nous l'avons réfutée de telle manière qu'il n’en restera, espéronsnous, aucune trace.
Montaigne, rentré chez lui, travailla pendant la fin de Pannée 1585 et la plus grande partie des années 1586 et 1587 à une nouvelle édition des Essais, qu'il augmenta d’un livre. Peut-être, pendant une partie de l'année 1586, servit-il dans l’armée royale, non loin de chez lui. Nous savons, en effet, par les Essais, que Montaigne prit les armes à plusieurs reprises, mais nous sommes sur ce sujet livrés aux conjectures, et nous pensons avec Grün, après avoir passé en revue sa vie depuis l’époque où il abandonna le Parlement, que ses années de service doivent être les années 1576, 1580, 1586 et 1587.
Mais, avec les dispositions d’esprit que nous lui connaissons, ét quand on considère ses opinions sur la
guerre elle-même, quand on sait que pour lui les deux partis qui luttent depuis plusieurs années avec acharnement se battent pour des « conjectures » qu’ils mettent à un trop haut prix, il est évident que Montaigne n’a jamais dû être un soldat zélé. Quoi qu’il en soit, il'est en somme très vraisemblable qu’il fit partie de l’armée royale, à la bataille de Coutras, qui eut lieu en 1587, non loin de son château, entre Henri de Navarre et l'armée royale commandée par le duc de Joyeuse, qui fut vaincu et y perdit la vie. Le service de Montaigne dans l’armée adverse n’empêcha pas, en tout cas, Henri de Navarre, deux jours après sa victoire, d’aller souper et coucher au château de Montaigne. Cette visite, très importante, je crois, dans sa signification probable, et dont ne parle pas M. Bonnefon dans son livré sur Montaigne, est absolument certaine. Elle nous paraît d’ailleurs naturelle et est en pleine conformité avec leurs rapports d’amitié, avec l’état d’esprit de chacun d’eux, et avec la pensée d’une entente telle que celle que nous avons déjà définie, mais désormais plus complète, plus étroite et plus précise que celle que nous avons jusqu'ici supposée entre eux.
Aussi je considère comme probablement justifiée"la supposition émise par Callière dans sa Wie du maréchal de Matignon, que ce dernier, qui commandait à la bataille de Coutras une partie de l’armée royale, et qui venait pour l'aider à battre l’armée de Henri de Navarre, mais n’est pas arrivé à temps pour la secourir, a bien pu agir volontairement. M. E. Courbet ajoute que cette inaction calculée de Matignon, favorable à Henri IV, est due à son entente muette avec Montaigne. J'irai jusqu’à adopter cette supposition. Montaigne, en effet, et peut-être aussi Matignon, pouvait penser que la victoire de Henri de Navarre serait plus favorable au véritable intérêt de Henri III que la
victoire de ce dernier, parce qu’elle était contraire aux intérêts de la Ligue. Montaigne devait être bien convaincu que l’abjuration de Henri de Navarre était nécessaire pour quil pût monter sur le trône, s’il devenait vacant; mais il était d’autre part également persuadé, cela ressort de ce qu’il dit à Jacques de Thou dans leur entretien aux États de Blois, que Henri ne demeurait protestant que dans la crainte d’être abandonné par les Réformés, et qu’il pensait, comme il l'avait écrit en 1577 à M. de Batz, que « ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de sa religion et qu'il est de celle de tous ceux qui sont braves et bons ». D’autre part, il croyait par ses entretiens avec les chefs de tous les partis, à l’exception des grands ambitieux de la Ligue, que, par l’agrandissement croissant du parti de la tolérance, Henri serait bientôt amené à la possibilité d’abjurer, tout en conservant avec lui le parti des protestants, ce qui débarrasserait Henri IT de son principal ennemi : la Ligue. Or, la défaite de l’armée royale à Coutras le rapprochait de cette solution, tandis que sa victoire l’en aurait éloigné.
N'oublions pas non plus de noter que le frère de Montaigne, Mattecoulon, celui qui l'avait accompagné dans son voyage en Italie, était attaché à la maison de Henri de Navarre.
En 1588, Montaigne, ayant terminé la composition et la forme nouvelle de son édition des Essais, à laquelle il avait ajouté un troisième livre, partit pour Paris. Il la fit imprimer chez Langelier. Quelques jours après son arrivée, il suivit à Rouen le roi, qui était chassé de la capitale par le duc de Guise, puis il revint à Paris où il avait à faire. Dès son arrivée, il y fut traité en ami du roi et emprisonné à la Bastille comme otage par les Guise, mais il fut remis en liberté, huit heures
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après, par les soins de Catherine de Médicist, qui était à ce moment de fortune avec les chefs de la Ligue: Cet incident, pourtant notable, ne nous a été révélé que par le plus grand des hasards, par la découverte dans son château, deux cents ans après sa mort, des Éphémérides de Beuther, livre où Montaigne notait les principaux événements de sa famille.
A cette date, Montaigne fit la connaissance de Mile de Gournay, savante fille qui, vers l’âge de vingt ans, ayant lu les Essais, en fut prise d’un grand enthousiasme et souhaita d’entrer en relations avec l’auteur, ce qui se réalisa quelque temps après par la présence de Montaigne à Paris. Ils devinrent très amis; il Ia désigna sous le nom de « sa fille d'alliance », et Mlle de Gournay, comme nous l’avons vu, fut chargée après la mort de Montaigne de surveiller l'impression à Paris de l'édition posthume de 1595%, dont le texte avait été établi à Bordeaux par Pierre de Brach, un des meilleurs amis de Montaigne.
Jusqu’au 15 octobre, Montaigne séjourna à Paris, où vint le rejoindre Pierre de Brach. Ayant été pris d'un accès de goutte très violent, il faillit mourir entre ses bras, et Pierre de Brach a raconté dans une lettres l’admirable courage qu’il déploya au moment où il voyait la mort presque certaine. Il n’est pas inutile de remarquer que Montaigne, d’après cette lettre, au moment où il attendait la mort, loin de son pays natal et de sa famille, n’a pas fait la moindre part à des devoirs
1. Voir le récit par Montaigne lui-même de cette miseen prison, qui fut la seule qu'il subit dans sa vie, dans les Éphémérides de Beuther, publiées par le D'PAyEN, Documents inédits, 1855.