HOMÈRE MENDIANT
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Le jeune et malheureux André Chénier , ravi avant le temps à l'espoir des Muses , et qui , né sous le beau ciel de la Grèce, paraît souvent dans sa poésie , en avoir ressenti l'influence , a fait un petit poëme intitulé l'aveugle, dans lequel il a peint Homère jeté par des marchands sur le rivage de Sicos. Le chantre de l'Odyssée demande encore l'hospitalité ; mais elle ne lui est point refusée , car il ne frappe point à la porte d'un palais.
Le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici quelques fragments de cette pièce, d'autant plus précieuse qu'elle est inédite *.
« DiEtr, dont l'arc est d'argeut, dieu de Claros , écoute, « O Sminthée-ApoUon , je périrai sans doute ,
* Ces fragments étaient inédits alors : depuis , la pièce dont ils font partie a été publiée dans le recueil des poésies d'André Chénier , imprimé chez M^^. Boudomi). (Note de V éditeur. )
23o NOTES.
« Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. '>
C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant.
Et près des bois marchait , faible, et sur une pierre
S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre.
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des Molosses , gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Mais il entend leurs pas , prête l'oreille, espère.
Se trouble , et tend déjà les mains à la prière.
« Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger;
« ( Si plutôt sous un corps terrestre et passager
•« Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce ,
« Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse ! )
« Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
« Les humains, près de qni les flots t'ont amené,
V Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.
<« Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.
«< Ta voix noble et touchante est un bienfait de dieux ;
•« Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
•■ — Enfants, car votre voix est enfantine et tendre.
NOTES. a3i
« Vos discours sont prudents, pi us qu'on n'eût dû l'attendre;
« Mais , toujours soupçonneux, l'indigent étranger
« Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.
« Ne me comparez point à la troupe immortelle :
« Ces rides , ces cheveux , cette nuit éternelle ,
« Voyez , est-ce le front d'un habitant des cieux?
« Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux !
« Si vous en savez un pauvre , errant , misérable,
« C'est à celui-là seul que je suis comparable;
« Et pourtant je n'ai point , comme fit Thomyris ,
« Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix;
« Ni, livré comme OEdipe à la noire Euménide,
K Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide ;
« Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclta
«< Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.
« — Prends ; et puisse bientôt changer ta destinée ! « Disent-ils. » Et tirant, ce que , pour leur journée , Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants , Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants , Le pain de pur froment , les olives huileuses , Le fromage et l'amaude, et les figues mielleuses;
Et du paiu à son chien, entre ses pieds.gisau Tout hors d'haleine encore, humide et languissant . Qui, malgré ies rameurs, se lançant à la nage. L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
« — Le sort , dit le vieillard , n'est pas toujours de fer.
« Je vous salue, enfants venus de Jupiter.
« Heureux sont les parents qui tels vous firent naître !
« Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître ;
« Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.
« Vos visages sont doux, car douce est votre voix.
« Qu'aimable est la vertu que la grâce environne !
« Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
« Alors qu'ayant des yeux je traversjji les flots ;
t< Car jadis, abordant à la sainte Délos,
« Je vis, près d'Apollon, à son autel de pierre ,
« Un palmier , don du ciel , merveille de la terre.
« Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
« Puisque les malheureux sont par vous honorés.
« Le plus âgé de vous aura vu treize années :
« A peine , mes enfants , vos mères étaient nées ,
« Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
« Toi, le plus grand de tous , je me confie à toi. « Prends soin du vieil aveugle. — O sage maguauiaie ! « Comment , et d'où viens-tu ? car l'onde maritime « Mugit de toute part sur nos bords orageux.
« — Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.
€< J'allais voir, m' éloignant des rives de Carie,
« Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie ,
« Et des dieux moins jaloux , et de moins tristes jours ;
« Car jusqnes à la mort nous espérons toujours ;
« Mais pauvre , et n'ayant rien pour payer mon passarje .
« Us m'ont , je ne sais où , jeté sur le rivage.
« — ^ Harmonieux vieillard , tu n'as donc point cbauté? « Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.
« — Enfants , du rossignol la voix pure et légère
« N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire,
M Et les riches grossiers , avares , insolents ,
« N'ont pas une ame ouverte à sentir les talents.
« Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante ,
" Seul , en silence, an bord de l'onde mugissante ,
ao.
« J'allais ; et j'écoutais le bêlcineut loiutain
« De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airaiu.
« Puis j'ai pris cette lyre , et les cordes mobiles
« Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles.
« Je voulais des grands dieux implorer la bouté,
« Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,
« Lorsque d'énormes cbieus, a la voix formidable,
" Sont venus m'assaillir ; et j'é^s misérable ,
« Si vous ( car c'était vous ) , avant qu'ils m'eussent pris ,
■< N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.
« — Mou père , il est donc vrai : tout est devenu pire ?
« Car jadis , aux accents d'une éloquente lyre
" Les tigres et les loups , vaincus , humiliés ,
<< D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.
Vieus , suis-nous à la ville ; elle est toute voisine , ■■ Et chérit les amis de la muse divine.
Un siège aux floux d'argent te place à nos festins ; ' Et là les mets choisis, le miel et les bons \ins, 1 Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire , : Te fcrout de tes mau.x. oublier la mémoire :
NOTES. a35
< Et si, dans le chemiu, Khapsodc ingénieux ,
' Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
< Nous dirons qu'Apollon , pour charnier les oreilles , « T'a lui-même dicté de si douces merveilles.
< — Oui , je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous ?
< Enfants du vieil aveugle ,< en quel lieu sommes-nous ? X — Sicos est nie heureuse oii nous vivons , mon père.
» — Salut, belle Sicos , deux fois hospitalière! « Car sur ses bords heureux je suis déjà venu ,
< Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu r
< Ils croissaient comme vous ; mes yeux s'ouvraient encore
< Au soleil, au printemps, -aux roses de l'aurore; «J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,
< A la course , aux combats , j'ai paru des premiers.
< J'ai vu Coriuthe , Argos , et Crète et les cent villes ,
< Et du fleuve Égyptus les rivages fertiles ;
< Mais la terre et la mer , et l'âge et les maUieurs , » Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.
>< La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, « Sur un arbuste assise , et se console et chante.
« Commençous par les dieux : Souverain Jupiter;
•< Soleil, qui vois, entends, connais totft; et toi jner,
« Fleuves , terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,
« Salut! Venez à moi de l'Olympe habitantes,
•< Muses ! vous savez tout , vous déesses ; et nous
« Mortels ne savons rien qui ne vienne de vous. »
Ainsi le grand vieillard , en images hardies.
Déployait le tissu des saintes mélodies.
Les trois enfants , émus à son auguste aspect ,
Admiraient, d'un regard de joie et de respect.
De sa bouclie abonder les paroles divines.
Comme en hiver la neige au sommet des collines.
Et partout accourus, dansant sur son chemin.
Hommes , femmes , enfants , les rameaux à la main ,
Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville.
Chantaient: « Viens dans nos murs , viens habiter notre île;
« Viens , prophète éloquent , aveugle harmonieux ,
« Convive du nectar , disciple aimé des Dieux;
M Des jeux , tous les cinq ans , rendront saint et prospère
Le jour où nous ayons reçu le grand Homère. »
On a vu que mon plan diffère beaucoup de celui d'André Chénier ; j'ai fait entrer dans ma pièce plusieurs fragments d'hymnes qu'on attribue à Homère lui-même : elle forme , pour ainsi dire , la suite du combat d'Homère et d'Hésiode , placé en tête de ce livre. Le vieillard aveugle, victime d'une injustice, a quitté les rivages de la Calcide :
Un enfaut de Samos guide ses pas débiles :
Et tous deux , sans regrets , quittant ces bords iugrats ,
Vont cbercher des amis qu'ils ne ti-ouveront pas.
L'oracle contenu dans ce dernier vers est accompli. Homère arrive dans l'Eolide , accompagné de l'enfant de Samos. Il porte le rameau des suppliants, et implore en vain , aux portes du riche , le bienfait de l'hospitalité.
La fiction qui termine mon Élégie s'accorde avec le vague des traditions au sujet de ce grand poète , si long-temps privé d'un asile , et dont tant de cités se disputèrent le berceau et la tombe. Sa
dernière journée sur la terre devait être mystérieuse comme sa naissance. Il était d'ailleurs assez naturel de faire proclamer par Apollon l'immortalité d'Homère , et de confier aux harmonieuses Sirènes , filles du fleuve Achéloiis , le divin fils du fleuve Mélès. ^