‹ uvres complètes de Millevoye (volume 4)Chapitre 90 sur 100 · L'ORPHELIN · texte numérisé non relu

L'ORPHELIN

U N printemps, dans Ermenonville , Près de la tombe où fut Rousseau, Vers les bords du lac immobile J'aperçus un autre tombeau.

Sur la pierre attachant ma vue , A l'ombre du vert peuplier,

* Un tombeau inconnu , trouvé à Ermenonville , et la décoaverte d'un prétendu fils de Rousseau , ont attiré quelques instants l'attention. En rattachant l'une à l'antre ces deux circonstances, j'ai cherché à les rendre plus intéressantes.

Je lus cette histoire inconnue.

Que mon cœur ne peut oublier :

« Alors que du sein de sa mère L'enfant de Rousseau fut ravi , Uu billet, scellé par un père, De ces tristes mots fut suivi :

« Sa naissance est infortunée ; « Ce billet doit la découvrir, « Le jour de sa vingtième année ; « Et puisse- t-on. ne pas l'ouvrir ! »

« Afin d'échapper à lui-même, Rousseau cherche à tromper son cœur ; Par cet ingénieux blasphème , Il s'applaudit de son erreur :

« Enfant ! j'ai dû te méconnaître.

« lis sont nombreux les fils ingrats !

BALLADES. aSg

« Je t'épargne un crime peut-être , « En te rejetant de mes bras.

« Tout ce que j'aimais m'abandonne ;

« Toi-même aurais pu me trahir.

« Pour prix du jour que je te donne ,

« Ils te diraient de me iiaïr.

« Tu ne maudiras que ma cendre. »

Et lorsque l'éternel sommeil

Sur sa paupière allait descendre ,

Il ne chercha que. le solfeil.

« Mais enfin du billet sinistre Quand le temps vint briser le sce^^u, Des autels le pieux ministre Lut : « Emile, fils de Rousseau. »

De son sort il fallut instruire L'orphelin , que depuis , dit on ,

26o BALLADES.

Jamais on ne revit sourire...

Malheureux ! il savait son nom.

« De la demeure hospitalière Gardant le simple habit de lin , Il dit : « J'irai chercher mon père ; Trop long-temps je fus orphelin. »

Et sous les peupliers paisibles Cherchant qui put l'abandonner.

Sur ces dépouilles insensibles Il pleura : c'était pardonner.

« Je l'entrevis ce jeune Emile l Parcourant d'un pas inquiet Cette solitude tranquille, Devant les hommes il fuyait.

Une longue mélancolie

BALLADES. a6.i

Consuma lentement son cœur :

Souvent il relisait Julie ; Souvent il la nommait sa sœur.

« Si la pervenche solitaire Se présentait sur son chemin , Il disait: « O fleur de mon père!

« Viens reposer contre mon sein. »

Se levant , sitôt que dans l'ombre Paraissait l'aube au front vermeil , Il répétait d'une voix sombre :

« Et moi, j'aime aussi le soleil. »

« Un jour , plus matinal encore , Près de son père il vint s'asseoir:

Tel il s'assit avant l'aurore , Tel on le retrouva le soir.

a62 BALLADES.

Sur la tombe où dorment ses cendres On lit ces mots presque effacés :

« Arrêtez- vous ici , cœurs tendres !

« Mortels indifférents, passez. »

BALLADES. a63

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