DU POÈTE
Art sublime ! à tes lois tu soumets la mort même. A l'insensible tombe arrachant ce qu'il aime, Young, enseveli dans son chagrin profond, Interroge la Mort, et la Mort lui répond.
Que ne peut le génie! Il subjugue, il enchaîne Tout un peuple attentif et respirant à peine. Mais d'un exemple auguste animons nos récits.
Sophocle eut des enfants dont les cœurs endurcis, Empressés d'envahir sa tardive richesse, Comptaientlesjours trop lentsdesalongue vieillesse. Ils feignent que leur père , indigne de son art. N'agit, ne pense plus, ne vit plus qu'au hasard. Et que de sa raison, par les ans affaiblie,. Le flambeau pâlissant s'éteint avec sa vie : Sophocle est accusé par ses enfants ingrats. Et Sophocle est conduit devant les magistrats.
i/, LES PLAISIRS
Calme, parmi les flots d'un nombreux auditoire,
Il s'avance, escorté de soixante ans de gloire.
On l'interroge; alors, levant avec fierté
Un front où luit déjà son immortalité :
« Entre mes fils et moi que l'équité prononce ;
« Sages Athéniens, écoutez ma réponse.»
Il dit, «t fait entendre à ses juges surpris
Le dernier , le plus beau de ses nobles écrits ;
Il lit OEdipe! Il lit, et sa froide vieillesse
Se réchauffe im instant des feux de la jeunesse.
Ces longs cheveux blanchis, cette imposante voix.
Ce front qu'un peuple ému couronna tant de fois.
Portent dans tous les cœurs une terreur sacrée;
Le juge est attendri, la foule est enivrée;
Ses fils même, ses fils tombent à ses genoux:
Les pleui'S ont prononcé, le grand homme est absous.
Tout s'émeut, tout s'enflamme aux accents du génie.
DU POÈTE. i5
Sur les sauvages monts de la Calédonie , Saharpe en main, le Barde, aux vents mêlant sa voix, Des guerriers de Morven présage les exploits. Il ouvre l'avenir au brave qui succombe, Et d'un hymne de gloire il réjouit sa tombe.
Les belles actions ont besoin des beaux vers. Alexandre vainqueur, maître de l'univers, Dans les nobles transports d'une douleur amère, Scplaint aux dieux jaloux qui l'ont privé d'Homère; Et l'Homère thébain voit son toit respecté , . Comme un temple autrefois par les dieux habité.
Eh ! pourquoi s'étonner que du sublime Orphée La lyre ait attendri les rochers du Riphée? L'art des vers a fait plus. Son charme souverain A môme des tyrans fléchi les cœurs d'airain. J'en atteste Amurat. Sa sombre frénésie
i6 LES PLAISIRS
De conquête en conquête a traversé l'Asie; Vingt mille citoyens , dans les murs de Bagdad , Vont périr en un jour sous les yeux d'Amurat; De la tombe déjà règne l'affreux silence. Aux genoux du vainqueur un inconnu s'élance ; C'est l'illustre Almozar, le Linus des Persans! Un trouble prophétique agite tous ses sens. Le carnage s'arrête; on écoute: il commence Un chant majestueux de gloire et de clémence , Fait parler de Bagdad les malheureux débris... Le farouche ottoman, de sa pitié surpris, Croit voir dtja son ci'ime effacer sa victoire, Et le sang des vaincus rejaillir sur sa gloire. Interdit, et frappé de cette auguste voix, Amurat a pleuré, pour la première fois : « Tu triomphes, dit-il, et Mahomet t'inspire. « Sur mon ame , ô Persan , quel est donc ton empire ! « Pour régner et combattre Amurat a vécu ;