DU POÈTE
n J'ai vaincu l'univers, et ton art m'a vaincu. •- IL ordonne, et soudain, dans la ville alarmée,' Des pâles citoyens la grâce est proclamée; Tous les fers sont rompus, tous les pleurs essuyés. Almozar voit tomber tout Bagdad à ses pieds ; Le peuple transporté le bénit , et s'écrie : « La lyre du poète a sauvé la patrie !
La première édition de ce poème , publiée en 1801 , fut immédiatement suivie de la Satire des Romans du Jour, pièce couronnée par l'Académie de Lyon , qui en avait proposé le sujet , et donl l'indulgence éclairée encouragea les efforts et la jeunesse de l'auteur , sans se dissimuler les imperfections de l'ouvrage. Je me bornerai à citer ce qui m'a paru le moins défectueux. Les vers suivants désignaient ces livres odieux qu'il répugne de nommer :
Fant-il, plongeant ses yeux en des fanges profondes, Nettoyer d'Âugias les étables immondes ? Quel dégoûtant ramas de lubriques fureurs , Rafinement affreux de tranquilles horreurs ! Quel monstre a pu tirer des bourbiers d'Amathonte
Ces grossiers «Icineuts de débauclie et de lionte , Ces cyuiques tableaux, hideux d'impureté, Et qui feraient baïr jusqu'à la volupté!
J'essayais ensuite de peindre la funeste influence de quelques autres romans , qui , moins obscènes , n'en sont que plus dangereux :
Liuval, simple et timide, heureux mais sans ivresse,
Échappant à l'enfance, attendait la jeunesse:
Aucun désir encor ne troublait sou sommeil;
Aucun songe brûlant ne hâtait son réveil :
Son cœur à la vertu rendait un pur hommage.
De quinze ans d'innocence un jour détruit l'ouvrage:
D'un livre séducteur les tableaux odieux
Ont déchiré le voile épaissi sur ses yeux;
Déjà l'adolescent, qu'un feu secret dévore.
Cherche^, devine, apprend, et veut apprendre encore;
Il quitte à pas furtifs le toit de ses aïeux ,
Sa jeune et chaste sœur, son père déjà vieux,
Sa mère qui gémit: elle en mourra.... N'importe!
Rien ne peut l'arrêter, et son malheur l'emporte;
Il part. Heureux eucor si ses vœux criminels
N'ont d'avance usurpé les trésors paternels!
Ucureux si de ses mains, au crime moius uorices.
Il ne les ravit point pour en pourrir ses vices ,
Ou s'il n'a point déjà follement dispersé
Cet or laborieux , avec peine amassé !
Telle est de ces écrits l'impression funeste.
Mère , dérobe-les à ta fille modeste ;
Cours, hâte-toi; peut-être il n'est déjà plus temps.
Célimène brillait , belle de vingt printemps :
Languissante aujourd'hui , distraite , embarrassée ,
Célimène n'a plus qu'une seule pensée.
Son maintien la trahit , ses yeux chargés d'amour, '
S'entr'ouvrent avec peine à la clarté du jour.
Quelquefois, sans sujet, elle verse des larmes.
Un feu caché flétrit et dévore ses charmes :
La fraîcheur , l'enjoùmeut , l'heureuse aménité
Qui voile la laideur et pare la beauté.
Tout est perdu pour elle : inquiète , égarée.
De désirs palpitante , et d'amour altérée ,
Elle rêve un amant, elle appelle un vainqueur....
Des conseils aux romanciers terminaient la pièce :
Par de vivants portraits faites rougir le vice; De lui-même effrayé que le crime pâlisse.
aa NOTE.
Fielding et Richardson vous offrent leurs pinceaux r Pour peindre la nature, imitez leurs tableaux. Bravez du mauvais goût la stupide ironie; La critique des sots est l'encens du génie.
EMMA ET ÉGINARD.
iVlusE d'amour et de mélancolie, Qui, dédaignant les frivoles concerts Du luth badin monté par la folie, Cherches au loin , rêveuse et recueillie , L'ombre des bois et la paix des déserts , Inspire-moi ! Rends ma voix douce et pure Comme les flots du ruisseau qui murmure! Or, écoutez, cœurs tendres, cœurs aimants! Mon fabliau de deux jeunes amants Va vous conter la touchante aventure; Et d'un grand roi qu'admire l'univers Le nom fameux ennoblira mes vers.
Par-tout vainqueur, le puissant Charlcmagnc Avait enfin écrasé tout entier Ce Vitikiud , l'aigle de l'Allemagne , D'Arminius ce terrible héritier.
Laissant enfin respirer la Victoire , Le grand monarque, au milieu de sa gloire. Goûtait dans Aix un repos fortuné.
De paladins sans cesse environné, Aux jeux guerriers il formait leurs courages ; Tantôt, des bois parcourant les ombrages. Il renversait sous un épieu sanglant Le daim rapide et le chevreuil tremblant, Les sangliers et les buffles sauvages; Tantôt dressait sur le terrain poudreux Les destriers réservés aux batailles ; Tantôt fendait de ses bras vigoureux Le flot captif en des bassins nombreux; Ou plus tranquille, au sein de ses murailles,
Interrogeait du Celte ou du Gaulois Les simples mœurs et les naïves lois.
Il reproduit ces hymnes inspirées Qui sur la harpe, aux vieux jours d'Israël , Montaient vers Dieu des hauteurs du Carmel y. Et du Jourdain charmaient les eaux sacrées. Autour de lui les arts obéissants Ont prodigué leurs travaux renaissants : Des fiers Romains la noble architecture Vient décorer la demeure des rois , De la Chapelle étend la voûte obscure, L'arceau gothique et les parvis étroits. Par cent canaux cette onde sulfureuse Qnc lentement jaunirent les métaux , Multipliant sa vertu généreuse , Soutient la vie, et détourne les maux.
Tout se revêt d'une pompe inconnue :
La tour s'alonge et monte dans la nue; 3 3
a6 EMMA ET EGINARD.
Le cirque s'ouvre en son immensité j Où s'enfonçaient les profondes tanières , Du pavillon s'agitent les bannières ,
Et le désert se transforme en cité,
Digne ornement de la cour patern(;lle, La jeune Emma, si naïve et si belle, Depuis six mois brillait dans ce séjour. Princes et rois vont la priant d'amour. Par de hauts faits et de grands coups de lance, Maint chevalier sollicite son choix , Et, prodiguant carrousels et tournoi*.
Sous ses couleurs dans les joutes s'élance. Vœux superflus! Éginard a charmé Ce cœur sans art qui s'ignorait encore. Humble est son nom , mais l'honneur le décore Il est aimable, il aime, il est aimé.
Sujet zélé d'un prince magnanime ,
De Charlemagne il a toute l'estime.
Soit au conseil , soit au champ des combats , Il suit par-tout ce maître qu'il révère, Et tour-à-tour du glaive arme son bras , Et de Clio tient la plume sévère.
Tant que brillait l'astre enflammé du jour. Des deux amants la tendresse captive Trompait les yeux d'une cour attentive ; Le froid respect déguisait leur amour. - ( Amour caché devient encor plus tendre. ) ^ Mais quand des nuits le crêpe allait s'étendre, Emma fuyait le royal appai'eil, Et regagnait l'asyle du sommeil.
Là, chaque soir, vers cet humble ermitage Que des jardins protégeait le feuillage , Sous les balcons, Éginard de retour Lui racontait les Iwigs ennuis du jour ;
i EMMA ET EGINARD.
Et, clans l'espoir d'un consolant mensonge, Ils se quittaient pour se revoir en songe.
Oh ! que le jour s'écoulait lentement ! Quand le soleil sur la nature entière Darde ses feux , Éginard tristement Accuse, hélas! sa jalouse lumière.
Astre plus doux , astre pâle et charmant! Sur l'univers il t'invite à descendre, Et par ce chant mélancolique et tendre Sa voix t'invoque et te dit son tourment :
Heure du soir ! heure paisible et sombi'e , Descends des cieiix sur l:oa char nébuleux ! Du jour trop lent viens éteindre les feux , Et verse-nous les bienfaits de ton ombre ! Pour qui d'absence a gémi tout le jour, Heure du soir est aurore d'amour.
Dès qu'entrouvrant la porte orientale , L'aube vermeille a réjoui les cicux,
De nos l'oièts l'hôte mélodieux
Vient saluer l'étoile matinale;
Mais pour deux cœurs séparés tout le jour,
Heure du soir est aurore d'amour.
L'astre éclatant , sur son trône de flamme , Des nuits en vain bannit l'obscurité ; Quand sur le monde il répand sa clarté, L'ombre des nuits est encor dans mon ame. Pour un amant qui languit tout le jour Heure du soir est aurore d'amour.
Trois fois déjà la nocturne courrière Avait rempli sa paisible carrière; Au front des cieux , le troisième croissant Arrondissait son disque pâlissant , Depuis qu'Amour, d'une chaîne fleurie.
Avait uni ces fidèles amants , Et que du soir l'ombre douce et chérie Favorisait leurs rendez-vous charmants.
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Voilà qu'un jour , jour de gloire et d'alarmes. Du jeune amant le roi s'approche et dit : « Brave Éginard , cours préparer tes armes ! De mon repos Irène s'enhardit ; J'ai pénétré sa sombre politique.
Le froid Germain, l'orgueilleux Bavarois, Le fier Saxon, terrassé tant de fois, Vendent leurs bras à sa querelle antique; Et l'habitant des bords de la Baltique, Et d'Attila le descendant grossier , A ses destins viennent s'associer...
Tous périront. Point de paix, point de trêve! Je n'aurai pas en vain repris le glaive. A ta valeur, à ton zèle zèle assidu.
Brave Éginard , un noble prix est dû ; Viens l'obtenir: aux champs de la victoire, Je te promets les périls et la gloire. » Il dit, s'éloigne: Éginard confondu
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Reste sans voix ; sa douleur est tranquille. Morne et pensif, il demeure immobile, Pareil au flot durci par les hivers , Et dans ses yeux roulent des pleurs amers. Quitter Emma î languir séparé d'elle !
Dans ses faveuçs que la gloire est cruelle ! L'espoir si doux de revenir vainqueur En d'autres temps eût enivré son cœur ; Mais juge , Emma , si sa flamme est sincère ! Même à la gloire Éginard te préfère.
Le lendemain , dès le réveil du jour , S'est déployé l'étendard des conquêtes j Et Charlemagne au milieu de sa cour A des combats prélude par des fêtes.
De toutes parts brillent les boucliers ; De toutes parts les jeunes chevaliers , Rêvant déjà les hautes aventures,
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L'œil enflammé, polissent leurs armures.
La lance au poing, l'un exerce en champ clos Son destrier fatigué du repos ; v L'autre, aux caveaux des vieilles basiliques , De ses aïeux vient toucher les reliques , Ou visiter la tombe des héros.
Loin des regards , beautés mélancoliques ! Vous achevez, en les baignant de pleurs. Les tendres nœuds de rubans et de fleurs , De nœuds plus doux images symboliques.
Plus d'une aussi, pour l'ami de son cœur, Porte une offrande à la sainte chapelle. Priant tout haut qu'il revienne vainqueur , Priant tout bas qu'il revienne fidèle.
Le ménestrel commence ses chansons.
Du flageolet , de la tendre guitare
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Pour k's héi'os il renforce les sons Et sa romance au combat les prépare.
Preux chevaliers, honneur du vieux pavois ! De Churlemagiie entendez- vous la voix?
Servants d'amour, la guerre vous réclame. Que chacun s'arme, et défende à-la-f'ois Son Dieu , sou roi , son pays , et sa daiue !
Lance eu arrêt, marchez, vaillants rivaux! Le fier Roland préside à vos travaux.
Le fier Roland qui rendit sa grande ame En défendant , aux champs <ie Roncevaux , Son Dieu, son roi, son pays, et sa dame.
Vous reviendrez briller dans les toamois; Les ménestrels rediront vos exploits, Et vons verrez celle qui vous enflamme Presser la main qui servit à-la-fois Son Dieu , son roi , son pays , et sa dame.
Les cris du brave et l'hymne des combats ,
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Triste Éginard, ne te laniment pas; Et leur signal redouble encor tes larmes. Tel un coursier qu'amour vient assaillir, Mort pour la gloire, entend sans tressaillir L'aigre clairon qui l'appelle aux alarmes; Tel Éginard languit au bruit des armes, îf 'importe, hélas! il faut partir... Demain De la Baltique il suivra le chemin.
De son dépax-t l'affligeante nouvelle TS'ix point encor d'une amante fidèle Déchiré l'ame : heureuse par l'espoir.
Elle attendait le rendez-vous du soir.
C'était aux jours où le printemps frissonne. Craignant l'hiver qui revient quelquefois D'une main brusque arracher sa couronne. De la tempête au loin mugit la voix ;
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Et clans les airs rour.igan tourbillonne. Éginard , seul au vaste sein des nuits , Marche escorté de ses muets ennuis ; Et la nature, un moment gémissante, A ses douleurs semble compatissante.
Des lieux aimés s'approchant lentement ,
Il les regarde, et s'arrête, et soupire.
« O mon Emma!... » dit-il. Sa voix expire.
Emma lui parle, et parle vainement;
De l'aquilon le long rugissement
Couvre à grand bruit le faible et doux langage, « Ta voix chérie expire dans l'orage , Crie Éginard ; l'ouragan sans pitié De tes accents me ravit la moitié.
Oh ! laisse-moi de ta retraite obscure Franchir le seuil d'un pied respectueux. Comme ton cœur ma flamme est noble et pure ;
3G EMMA ET ÉGINARD.
Amotir sincère est toujours verlueiix. » Eroma 1 écoute, lu'site... la tempête Gronde en fureur; Éginard sur sa tète Entend rouler les vents impétueux.
D'épais frimas la bruyère se couvre.
Emma le plaint. La porte enfin s'entr'ouvre, Et la pudeur se confie à l'amour.
Peindrai-je , Emma , ton paisible séjour ? Des saints martyrs les figures gothiques Ornent des murs les pilastres antiques; Le chapelet, et l'eau sainte, et la croix, Sont suspendus aux modestes parois.
Vierge du ciel ! ton image chérie Est pour Emma le plus riche trésor:
X^'est devant toi, douce et chaste Marie, Qu'à son réveil chaque jour elle prie... Demain, hélas! l'oscra-t-cUe encor?
DES LETTRES ET DES ARTS. i-- A tous ces fiers rivaux prodiguant ses faveurs, Et de sa propre main couronnant les vainqueurs , François, dans les instans qu'il dérobe à Bellone, Debout, et comme un Dieu que la gloire environne. Fait naître les chefs-d'œuvre au feu de ses regards. Quels talens rassemblés naguère encor épars ! Des peintres, des savans la foule au loin s'empresse A quitter, pour sa cour, l'Italie et la Grèce. Dès que François paraît, ^ès que cet astre a lui , Le génie à l'instant est fécondé par lui. '
Il parle : tout à coup rendue à la lumière, Çt des cloîtres obscurs secouant la poussière, La docte antiquité reparaît à nos yeux. Nous voyons accourir ces innombrables dieux ' Que la religion , clémente en sa victoire. Après avoir détruit leur empire illusoire ,