‹ uvres complètes de MillevoyeChapitre 13 sur 40 · ÉGLOGUE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE SEPTIÈME

MELIBEE, CORYDON, THYRSIS.

MELIBEE.

1 AR hasard sous un pin Daphnis était assis. Confondant leurs troupeaux, Corydon et Thyrsis Laissaient bondir, Thyrsis les brebis rassemblées, Et Corydon la chèvre aux mamelles gonflées. Arcadiens tous deux, tous deux jeunes, leurs voix S'élevaient tour à tour ou chantaient à la fois.

Tandis qu'au myrte vert j'épargnais la froidure, Le bouc, roi des troupeaux, fuyait à l'aventure. Je vois Daphnis; Daphnis m'aperçoit: O berger,

Ton bouc et tes chevreaux sont exempts de danger, Me dit-il ; s'il se peut, \iens t'asseoir sous l'ombrage. La vache pour ces bords quitte le pâturage : Là l'errant Mincio, dans les joncs égaré, Coule, et l'essaim bruit sur le chêne sacré. Ainsi parlait Daphnis. Que résoudre ? que faire ? Pour renfermer l'agneau séparé de sa mère, Près de moi je n'avais Alcippe, ni Phyllis. Mais le combat est grand : Corydon et Thyi'sis ! Leurs jeux sur mes travaux curent la préférence. A lutter tour à tour l'un et l'autre commence; Les chants alternatifs plaisent au double mont : Ainsi, Corydon chante, et Thyrsis lui répond.

CORYDON

« Nymphes de Libéthra ! mes plus chèies délices ? De même qu'à Codrus daignez m'étre propices. Si je cède à son chant par Phébus inspiré, Je suspen(b\ii ma (lùte à ce pin consacré.

ÉGLOGUE ni. - 57

TH YRSIS.

Du lierre au jeune adepte, amis, offrez l'ombrage ; Que le cœur de Codrus en soit brisé de rage : Ou, de l'éloge outré prévenant le danger, Qu'un magique baccar me vienne protéger.

CORYDON

Mycon d'un sanglier t'offre l'horrible hure , Et d'un cerf aux longs jours la rameuse parure , Diane! par mes soins sur un pompeux autel Debout, tu revivras en un marbre immortel.

THYRSIS

Dieu des jardins, gardien de mon humble héritage! Je ne t'offre par an qu'un modeste laitage; Ton image chez moi n'est que de marbre encor; Protège mes troupeaux, l'image sera d'or.

CORYDON

Plus douce que le thym dont l'Hybla se couronne. Plus blanche que le cygne, et le pampre d'automne.

58 LES BUCOi^IQUES DE VIRGILE.

Galatée! au bercail les taureaux vont rentrer: Si Corydon t'est cher, accours, viens l'inspirer.

TH YRSIS.

Que je sois à tes yeux plus vil que les herbages Dont la mer de Sai'daigne infeste ses rivages, Si ce jour pour Thyrsis n'a la longueur des ans! Vers retable, ô mes bœufs! tournez vos pas pesants.

CORY DON.

Ruisseaux doux an sonunril, lits de molle fougère, Que voile cet arbuste à l'ombre encor légère! Défendez mon troupeau des feux du Sirius: L'été vient, et grossit les perles de Bacchus.

THYRSIS

Là le foyer, ici la torche accoutumée, Et la flamme assidue et la poutre enfumée, Nous font braver autant l'hiver et ses rigueurs Qu'un torrent son rivage, un loup l'œil des pasteurs.

EGLOGUE Vir. 59

COR YDON.

De ses dai'ds épineux la châtaigne est année; La terre de fruits mûrs est au loin parsemée; Tout rit; mais qu'Alexis délaisse nos coteaux, Dans leurs lits desséchés tariront les ruisseaux!

THYRSIS

L'air brûle, l'herbe a soif; tout meurt dans nos campagnes: Bacchus ravit le piuiipre aux arides montagnes. Que revienne Phyllis, et tout va refleurir, Et des cieux réjouis l'urne va se rouvrir.

CORYDON

Des bois chers à Vénus le myrte est la parure; Apollon du laurier protège la verdure; Plus heureux coudrier! Phyllis t'a préféré : Sois vainqueur et du myrte et du laurier sacré.

THYRSIS

Le frêne orne les bois, le sapin la colline; Le saule palissant sur les ondes s'incline.

6o LES BUCOLIQUES DE VIRGILE.

Plus souvent, Lycidas, si tu viens dans nos bois, Le chènc et le sapin fléchiront sous tes lois.»

MÉLIBÉE. 1; i:

De leurs accents rivaux j'ai gardé la mémoire. Thyrsis voulait en vain disputer la victoire : Dès ce jour, du vainqueur on proclama le nom, Et Corydon pour moi fut toujours Corydon.

DAMON ET ALPHESIBEE.

Page 1