ÉGLOGUE HUITIÈME
Uamon, Alphcsibéc, harmonieux rivaux! Je vais à nos pasteurs dire vos chants nouveaux. Le lynx, l'œil étonné se plut à les entendre: L'onde oublia son cours, le troupeau l'herbe tendre. Damon, Alphésibée, harmonieux rivaux!
Illustre PoUion, qui, loin de ta patrie, Franchis le haut Timave ou les flots d'IUyrie ! Ne viendra-t-il jamais l'heureux jour où ma voix Osera proclamer tes belliqueux exploits , 2 6
6i LES BUCOLIQUES DE VIRGILE.
Et dire ;\ l'univers par quel pouvoir mac;ique Tes chants rendent Sophocle au cothurne tragique? Par toi j'ai commencé, je finirai par toi. Lis ces vers que ta bouche a réclamés de moi : A tes lauriers vainqueurs joins le lierre timide.
La nuit quittait les cieux; et la rosée humide Venait pour les troupeaux amollir le gazon : Penché sur sa houlette, ainsi chanta Damon : « Étoile du matin ! ramène la lumière , Viens! Nise indignement trahit sa foi première; Et moi dans la longueiu' et des nuits et des jours. J'atteste en vain les dieux témoins de mes amours: Ils me laissent mourir. O flùle pastorale! Essaie à répéter les accents du Ménale.
« Le Ménale du pâtre entend les airs plaintifs! Ses bois sont éloquents et ses pins attentifs. '
EGLOGLE VIII. G3
Pan t'y fit soupirer, ô flûte pastorale! Essaie à répéter les accents du Ménale.
« Nise à Mopsus!... Amants, espérez tout du sort: La cavale au griffon s'unira sans effort; Près du limier boira la biche sans défense. Allume les flambeaux, fuis les jeux de l'enfance, Mopsus, voici l'épouse! Hesper est apparu; Des hauts sommets d'OEta pour toi seul accouru, Il éclaire ta fête... O fli'ile pastorale! Essaie à repéter les accents du Ménale.
« Digne épouse en effet d'un aussi rare époux, Nise ! pour ton Mopsus tu nous méprises tous ; Et mes sourcils épais et ma barbe touffue Sont l'objet de ta haine et repoussent ta vue; Conmie de mes pipeaux tu ris de mes tourments, Et ne crois pas aux dieux qui vengent les amants.
Il on est toutefois!... O flûte pastorale! Essaie à répéter les accents du Ménale.
« Un jour (de mes malheurs ce jour fut le premier) Je te vis. Tu cueillais les doux fruits du pommier. Ta mère t'escortait : moi, j'étais votre guide. Douze ans formaient mon âge , et d(':ja moins timide Aux plus jeunes rameaux je touchais do la main: Je te vis, et la mort descendit dans mou sein. Erreur fatale et chère! O flûte pastoralu! Essaie à répéter les accents du Ménale.
« Jo te connais, Amour! monstre altéré de sang ! Garamanle, Ismarus, t'ont vomi de leur flanc. Barbare! c'est par toi qu'une mèio féroce Aux entrailles d'in» fds plonge un poignard atroce. De ton crime ou du sien, (jnel est le plus liideiix ?
EGLOGUE VIII. f>5
Ahl tous deux sans pitié, vous nrindij;nez tous deux. O ma flûte! redis les accents du Ménalc.
« Qu'aux loups épouvantés la brebis soit l'atalc; Que le chêne durci porte le fruit doré; Du narcisse éclatant que l'aune soit paré ; Que l'ambre parfumé découle du feuillat^c; Que le hibou du cygne égale le lainagc ; Et que Tityre enfin rivalise à-la-fois Arion sur les flots, Orphée au sein des bois. O ma flûte! redis les accents au Ménalc.
<i Adieu, forêts! Je fuis votre ombre pastorale. O mer! envahis tout. Je veux du haut des nnnils Rouler de roc en roc dans les gouffres profond;. Toi, prends pour dernier don mon ame qui s'exlui 1( Ma flûte ! cesse enfin les accents du Ménalc. «
Du ï'ival de Damon, Muses, dites les vers: Quelle voix peut suffire à tous les tons divers 1'
« Couronne ces autels, puise l'eau d^s fontaines, Cueille de l'encens mâle et de molles verveines. Essayons sur l'ingrat ce filtre imi)érieu\. Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
« Cûcé ravit leur forme aux compagnons d'Ulysss': .l'arrache au cieux Phébé, ma déité propice; ■'■■ Mon chant frappe de mort l'hydre pernicieux. Ramenez-moi Dapiniis, charme mystérieux.
« Trois lois ces trois bandeaux couronnent son image Qu'à l'entoiu des autels traîne trais fois ma rage : Toujours le nombre impair fut agréable aux dieux. Ramenez-moi Daplinis , charme mystérieux.
« Qu'un nœud de trois couleurs par ti'ois fois se resserre, Amaryllis, et dis : « O Reine de Cythère! Vois dans ces nœuds puissants l'emblème de tes nœuds. » Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
-( Quand ce feu pétillant durcit la molle argile, La cire au même feu s'amollit, se distille. Puisse ainsi mon amant, las de me voir souffrir, S'enduixir pour une autre et pour moi s'attendrir! Verse le pur froment. Que la flamme consume Ce laurier, par tes mains revêtu de bitume! Erûle dans ce laurier, Daphnis, brûle à mes yeux! Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
« Avide du taureau, la vache vagabonde Qui parcourut la plaine et la forêt profonde, Lasse de battre en vain tous les lieux d'alentour. Tombe près du ruisseau, haletante d'amour;
Elle oublie et l'étable et la nuit avanc«'îe : Que Daphnis, nourrissant cette ardeur insensée, M'implore, et que j'insulte à ses stériles vœux! Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
« Ces gages, qu'autrefois me laissa le parjure, Garde-les dans ton sein, terre! je t'en conjure. Ils me doivent Daphnis, ces gages précieux! Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
« Ces herbes que le Pont nombreuses voit écloro, Méris me les donna : je les possède encore. Il m'apprit à filtrer leur suc envenimé. Lui-même , en loup hurlant par elles tranformé , Il courait se cacher aux forêts ténébreuses : J'ai vu les morts sortir de leurs tombes poudreuses. Et l'épi fiigilif uunir en d'autres lieux. Ramcne/.-moi Daphnis, chanuc niystéiieux.
ÉGLOGUE VIIÏ. 69
« Jotte aux flots cette cendre au-dessus de ta tète. Philtres! contre Daphnis en vain je vous apprête: Daphnis brave mon art, Daphnis brave les dieux. Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux.
« La cendre, à l'enlever taudis que je diffère, S'allume, et sur l'autel tremble en flamme légère. Présage 1 sois heureux. Mes destins sont dictés. Hylax frappe le seuil d'aboîmenls répétés. Amour! perfide Amour! ci'oirai-je à tes mensonges? Le bonheur des amants n'est-il que dans leurs songes i' Non, le ciedule espoir n'abuse point mes yeux. Voilà Daphnis! cessez, charme mystérieux.»
MERIS.