‹ uvres complètes de MolièreChapitre 262 sur 553 · SCÈNE L — AGLAURE, CIDIPPE · texte numérisé non relu

SCÈNE L — AGLAURE, CIDIPPE

AGLAURE

11 est des maux , ma sœur, que le silence aigrit : Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, Et de nos cœurs l'un à l'autre

Exhalons le cuisant dépit.

Nous nous voyons sœurs d'infortune, Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une,

ACTK 1, SCr:NE 1. U{

Et, da. s notre juste liansport.

Muinnirer, à plainte commune, Dos cruautés de •H)tre soit.

Quelle Iciilalité secrète, Ma sœur, soumet tout l'univere Aux attraits de notre cadette, Et , de taut de princes divers Qucu ces lieux la fortune jette.

N'eu présente aucun à nos fers?

(loi! voir de toutes parts, pour lui rendre les arme»^< l.es cœurs se piécipiler, Kt passer devant nos charmes Sans s'y vouloir arrêter !

Quel sort ont nos yeux eu partage , El qu'est-ce qu'ils o:it fait aux dieux. De lie jouir d'aucun liommarje Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux, Dont le siqu'ibe avanfa;je Fait triompher d'autres yeux? Est-il pour nous , ma sœur, de plus rude disgrâce Que de \oir tous les cœurs mépriser nos appas, Et l'heureuse Psyché jouir avec audace D'une foule d'amants attachés à ses pas?

(IDIl'iT..

Ah! ma sœur, c'est une aventure A faire perdre la raison ; El tous les maux de la nature Ne sont rien eu comparaison.

AGLAURE

Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes

Tout plaisir, tout repos par là m'est ariaché;

Contre un pareil malheur ma conslance est sans arme,

rouj'turs à ce chagrin mon esprit attaché

Ile hent devant les yeux la honte de nos charmes,

Et le triomphe de Psyché.

La nuit, il m'en repasse une idée éicrnelle,

Qui sur toute chose prévaut.

Rien ne me peut chasser cette image cruelle; Et, dés qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle^ Dans mon esprit aussitôt Quoiijue souge la rap[)elle.

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Qui me réveille en sursaut.

CIDIPPE.

Ma sœur, voilà mou martyre :

Dans vos discours je me voi; Et vous venez là de dire Tout «e qui se passe en moi.

AGLAURE

Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. Quels charmes si puissants en elle sont épars? Et par où, dites-rnoi, du grand secret de plaire L'honneur est-il acquis à ses moindres regarda?

Que voit-on dans sa personne ,

Pour inspirer tant d'ardeurs?

Quel droit de beauté lui donne

L'empire de tous les cœurs?

Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse : On en tombe d'accord; je n'en disconviens pas : Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aiuesse,

Et se voit-on sans appas?

Est-on d'une figure a faire qu'on se raille? N'a-t-on point quelques traits et quelques agréments? Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taifle A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants?

Ma sœur, faites-moi la grâce

De me parler franchement :

Suis-je faite d'un air, à votre jugement, Que mon mérite au sien doive céder la place?

Et, dans quelque ajustement,

Trouvez-vous qu'elle m'efface?

CIDIPPE.

Qui? vous, ma sœur? nullemont.

Hier, à la chasse, près d'elle.

Je vous regardai longtemps ;

Et, sans vous donner d'encens,

Vous me parûtes plus belle. Mais moi, dites, ma sœur, sans me vouloir (latter Sont-ce des visions que je me mets en tète, Quand je me crois taiWée à pouvoir mériter

La gloire de quelque conquête?

AGLALRE.

Vous, ma sœur? vous avez, sans nul déguisement

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