ACTE I, SCENE III. âlS
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots
Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.
Je respecte beaucoup madame votre mère;
Mais je ne puis du tout approuver sa chiniiie,
Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit,
Aux encens qu'elle donne h son héros d'ospriî.
Son monsieur Trissolin me chagrine, massonunc;
Et j'enrage de voir qu'elle estime un (cl iiomme '.
Qu'elle nous mette au rang dos grands et beaux esprits
Un benêt dont partout o^ sifile les écrits ,
Un pédant dont on voit la plume libérale
D'ofticieux papiers fournir toute la halle.
nENr.lETTE.
Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeus, Et je me trouve assez votre goût et vos yeux; Mais, comme sur ma mère il a grande puissance, Vous devez vous forcer à quelque complaisance. Un amant fait sa cour où s'attache son cœur; Il veut de tout le monde y gagner la faveur ; Et, pour n'avoir personne à sa llamme contraire. Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire.
CLITANDRE
Oui , vous avez raison ; mais monsieur Trissoiia
M'inspire au fond de l'ame un dominant chagriu.
Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
A me déshonorer en prisant ses ouvrages :
C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru.
Et je le connoissois avant que l'avoir vu.
Je vis , dans le fatras des écrits qu'il nous donne ,
Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption ,
Celte intrépidité de bonne opinion ,
Cet indolent état de confiance extrême ,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit,
Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit,
' Ce personnage n'est autre que l'abbé Cotio, poëte n>éii\ocve et vaniteux, ridiculisé par Boileau. — Trissotin était appelé, aux premières rev-résen ta lions, Tricotin. L'acteur qui le représentait avait jITtcté, autant qu'il avait pu, de ressembler à l'origioal par la voix et par les gestes. Enlio, pour comble de ridicule, les vert de TriswtiD, sacriCés sur le théâtre à la risée publiqae, étaient de l'abbé Cotia ic*îie (Tollaire.)
Et qu'il ne voudroit pas changer sa renommée Contre tous les honneurs d'un général d'armée.
IlENr.TEÏTE.
C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.
CLTTANDRE.
Jusques à sa figure encor la chose alla,
Et je vis, par les vers qu'à la tète il nous jette,
De quel air il falloit que fût fait le poète;
Et j'en avois si bien deviné tous les traits ,
Que, rencontrant un homme un jour dans le Palai**,
Je gageai^que c'étoit Trissotin en personne ,
Et je vis qu'en offet la gageure étoit bonne.
HENRIETTE
Quel conte '
CLITANDRE
Non ; je dis la chose comme elle est. Mais je vois votre lante. Agréez , s'il vous plait. Que mon coeur lui déclare ici notre mystère, Et gagne sa faveur auprès de votre mère.