‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 12 sur 245 · M"* du Dcffund · texte numérisé non relu

M"* du Dcffund

ques raisonuements sur lesquels il veut appuyer ses explications n'avoient pas la force qull leur suppose. Ce qu'il y a de certain , c'est que ce principe physique a lieu jusqu'à un certain point, et que, quand M. de Montesquieu en auroit étendu Tinfluence au delà de ses véritables limites, il n'a jamais mérité certains reproches qu'on a voulu lui faire. Une fausse philosophie, actuellement trop commune, met en danger les philosophes les plus sages ; elle veut les attirer à elle en rapprochant ses opinions des leurs , ou les rendre odieux en tenant les dévots tellement en garde contre elle , qu'ils croient l'apercevoir là où elle n'est pas.

M. de Montesquieu avoit fait peu de cas des critiques philosophiques et littéraires; la raison étoit assez forte pour le défendre. 11 ne pouvoit pas tant compter sur elle contre ce nouveau genre de censure. Il en connoissoit la valeur, lorsqu'elle porte à faux; mais il en craignoit les effets. Il étoit l'homme qui ne devoit pas même être soupçonné ; il eut sur cela des inquiétudes dont j'ai été le témoin et le dépositaire ; il n'étoit pas menacé de moins que de voir condamner son livre et d'être obligé à une rétractation ou à des modifications toujours fâcheuses. Cependant, après bien des menaces, un long examen et des réflexions plus judicieuses, la Sorbonne le laissa tranquille ; comment auroit-elle pu persuader que celui qui faisoit tant de bien à la société pût nuire à la religion?

Ce sera un opprobre éternel pour les lettres, que la multitude des critiques qui parurent contre VEsprit des lois. Il fut presque toujours attaqué avec injustice, mais quelquefois avec indécence. Après qu'on eut manqué à ce qu'on devoit à la raison, on manqua aux égards dus à l'homme le plus respectable. M. de Montesquieu fut déchiré par ces vautours de la littérature, qui, ne pouvant se soutenir parleurs productions, vivent de ce qu'ils arrachent des productions des autres; il éprouva aussi les traits cachés de cette espèce d'ennemis qu'un autre motif rend plus cruels et plus dangereux, qui ne sauroient voir le mérite sans envie, et que la supériorité de

M. de Montesquieu désespéroit. Le sort singulier d'une critique de VEsprit des lois mérite qu'on en parle. L'auteur s'étoit donné beaucoup de peine pour composer contre M. de Montesquieu un gros ouvrage qui alloit paroître. Ses amis lui conseillèrent de relire VEsprit des lois : il le lut; la crainte et le respect le saisirent , et son ouvrage fut supprimé. *

Quelques plumes excellentes prirent la défense de M. de Montesquieu, et quand il n'auroit pas trouvé de défenseurs, il étoit en droit de mépriser; il daigna répondre. Quoiqu'il n'ait point avoué une Défense de r Esprit des loi^ qui parut , on ne sauroit l'attribuer à un autre qu'à lui , parce qu'elle est digne de lui. *

Il n'eût pas été moins facile à reconnoître dans un dialogue entre Sylla et Eacrate , dans son Lysimaque et dans son Temple de Gnide, ouvrage d'un genre différent, mais rempli de tant de charmes qu'il semble composé sur l'autel de la déesse ; sorti de la plume de M. de Montesquieu, il prouve que la sagesse ne proscrit point la volupté.

Il seroit trop tard pour nous excuser de nous être tant étendus sur ces ouvrages; peut-être trouveroit-on que nous n'avons pas besoin d'excuse. Un excellent écrivain a dit que la vie des philosophes ne devoit être que l'histoire de leurs travaux; je n'excepte que celle de ces hommes qui nous ont donné des exemples de vertu, aussi précieux que leurs ouvrages.

Aussitôt que Sa Majesté prussienne m'eût confié l'administration de son académie, je crus ne pouvoir rien faire de plus propre à augmenter son lustre que d'y proposer M. de Montesquieu. L'Académie sentit ce qu'elle gagnoit dans une telle

1. Cest Touvrage de M. Dupin, qui ne fut pas mis dans le commerce, mais dont il reste des exemplaires.

2. Il ne me cacha point qu'il en étoit l'auteur. Voici ce qu*il m'écrivoit : « M** d*AiguiUon m'envoya demander pour vous ma Défense de VEsprit

des lois, et ne m'ayant donné pour cela qu'un quart d'heure, je n'ai pu vous envoyer qu'un exemplaire broché, etc. » (Maup.)

acquisition , et M. de Montesquieu reçut cette distinction avec la plus vive sensibilité; pour moi je tàchois encore de m^acquitter d'une obligation. Je lui devois l'honneur que l'Académie françoise m'avoit fait de m'admettre. Sans l'illusion que son amitié pour moi lui avoit causée , et sans celle qu'elle m'avoit causée à moi-même, je ne me fusse jamais présenté pour entrer dans une compagnie dont ma médiocrité et le genre de mes études me tenoient également éloigné. Quelle différence donc se trouvoit ici I M. de Montesquieu m'avoit fait obtenir une véritable grâce ; je ne pouvois lui procurer qu'une justice qui lui étoit due.

Il regarda cependant son association à notre académie comme une faveur, et comme une faveur des plus précieuses, par l'admiration qu'il avoit pour le monarque qui la protège et qui l'ainime. Voici comme il m'exprimoit ses sentiments : une lettre de M. de Montesquieu , fût-elle la plus familière et la plus négligée , est une pièce qu'on sera toujours bien aise de trouver partout :

« Monsieur, mon très-cher et très-illustre confrère,

« Vous aurez reçu une lettre de moi datée de Paris. J'en reçus une de vous datée de Potsdam ; comme vous l'aviez adressée à Bordeaux, elle a resté plus d'un mois en chemin, ce qui m'a privé très-longtemps du véritable plaisir que je ressens toujours lorsque je reçois des marques de votre souvenir ; je ne me console point de ne vous avoir point trouvé ici, et mon cœur et mon esprit vous y cherchent toujours. Je ne saurois vous dire avec quel respect, avec quels sentiments de reconnoissance, et, si j'ose le dire, avec quelle joie j'apprends par votre lettre la nouvelle que l'Académie m'a fait Thonneur de me nommer un de ses membres ; il n'y a que votre amitié qui ait pu lui persuader que je pouvois aspirer à cette place. Cela va me donner de l'émulation pour valoir mieux que je ne vaux; et il y a longtemps que vous auriez vu mon ambition, si je n'avols craint de tourmenter votre amitié en la faisant paroître. Il faut à présent que

vous acheviez votre ouvrage, et que vous me marquiez ce que je dois faire en cette occasion ; à qui, et comment il faut que j^aie riionneur d'écrire, et comment il faut que je fasse mes remercf* ments. Conduisez-moi, et je serai bien conduit. Si vous pouvez dans quelque conversation parler au roi de ma reconnoissance, et que cela soit à propos, je vous prie de le faire. Je ne puis offrir à ce grand prince que de Tadmiration, et en cela même je n'ai rien qui puisse presque me distinguer des autres hommes. « Je suis bien fftché de voir par votre lettre que vous n'êtes pas encore consolé de la mort de monsieur votre père. J'en suis vivement touché moi-même; c'est une raison de moins pour nous pour espérer de vous revoir. Pour moi, je ne sais si c'est une chose que je dois à mon être physique, ou à mon être moral; mais mon âme se prend à tout. Je me trouvois heureux dans mes terres, où je ne voyois que des arbres, et je me trouve heureux à Paris au milieu de ce nombre d'hommes qui égalent les sables de la mer; je ne demande autre chose à la terre que de conti* nuer à tourner sur son centre; je ne voudrois pourtant pas faire avec elle d'aussi petits cercles que ceux que vous faisiez quand vous étiez à Tornéo. ^ Adieu, mon cher et illustre ami. Je vous embrasse un million de fois. A Paris, ce 25 novembre 17^6. »

M. de Montesquieu n'étoit pas seulement un de ces hommes dont les talents honorent une académie ; ses vertus et la considération qu'elles lui avoient attirée Ty rendoient encore plus utile. Lorsque l'Académie françoise eut à remplir la place de M. l'archevêque de Sens , tous les suffrages s'alloient réunir pour un homme qui avoit donné les plus fortes preuves du mérite académique ; mais dans cent ouvrages excellents il s'en étoit trouvé un seul , fruit malheureux de la jeunesse de l'auteur; ce n'étoit cependant point un de ces écarts frénétiques où l'on ose attaquer la Divinité ou déchirer les hommes. C'étoit un petit poeme qu'Horace et Pétrone auroient avoué, mais

i. Cest à Tornéo ou Tornéa, en Finlande, que Maupertuis avait été envoyé, en 1736, par TAcadémie des sciences de Paris, pour y déterminer la figure de la terre.

dans lequel les mœurs étoient trop peu respectées. M. de Montesquieu, alors directeur de rAcadémie, reçut ordre de se rendre à Versailles, et le roi lui dit qu'il ne vouloit point que Piron fût élu. M. de Montesquieu en rendit compte à l'Académie ; mais en même temps il instruisit une dame, protectrice des talents, parce qu'elle les possède tous, du mérite et de la mauvaise fortune de celui que l'Académie ne pouvoit plus songer à admettre. Dans une lettre qu'il écrivit à M"* la marquise de Pompadour , il en ût une peinture si vive , que deux jours après M. Piron reçut une pension de cent pistoles, dont la bonté du roi consoloit le mérite , que sa justice ne lui avoit pas permis de récompenser autrement.

Cette considération si justement acquise dont jouissoit M. de Montesquieu faisoit qu'ayant abdiqué la magistrature, et s'étant par son genre de vie éloigné des affaires, son cœur toujours citoyen , et sa vaste connoissance des lois , lui faisoient toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui regardoit la gloire ou la félicité de sa nation , et donnoicnt un grand poids à ses sentiments. Il franchissoit alors les opinions particulières des compagnies dont il avoit été membre , et voyoit les choses en homme d'État. En 1751, lorsqu'il fut question des immunités ecclésiastiques, il ne crut point qu'il fallût ôter au clergé un privilège qu'il regardoit comme l'ombre respectable d'un droit commun à toute la nation. ^ Il faisoit beaucoup de cas d'un petit livre qui parut alors sur la conservation de ce privilège dans les provinces d'États. Il croyoit que les décisions dogmatiques du clergé , munies de l'autorité du souverain, méritoicnt encore plus de respect; que la (Constitution étoit reçue;' qu'il falloit empêcher qu'on n'en abusât.

Si tout cela fait voir l'étendue de l'esprit de M. de Montesquieu , il ne peint pas moins son caractère. Toujours porté à

i. Le droit de voter Timpôt qu^on paye, droit que le clergé a consenré Jusqu'à la Révolution.

2. La bulle qui condamne le jansénisme. Montesquieu est loin de 8*en montrer Tadmirateur. LeUres persanes, 24 et 101.

la douceur et à rhumanité, il craignoit des changements doat les plus grands génies ne peuvent pas toujours prévoir les suites. Cet esprit de modération avec lequel il voyoit les choses dans le repos de son cabinet, il Tappliquoit à tout, et le conser\'oit dans le bruit du monde et dans le feu des conversations. On trouvoit toujours le même homme avec tous les tons. Il sembloit encore alors plus merveilleux que dans ses ouvrages : simple, profond, sublime, il charmoit, il instruisoit et n^offensoît jamais. J'ai eu le bonheur de vivre dans les mêmes sociétés que lui ; j'ai vu , j'ai partagé Timpatience avec laquelle il étoit toujours attendu, la joie avec laquelle on le voyoit arriver.

Son maintien modeste et libre ressembloit à sa conversation; sa taille étoit bien proportionnée. Quoiqu'il eût perdu presque entièrement un œil , et que l'autre eût toujours été très-foible, on ne s'en apercevoit point; sa physionomie réunissoit la douceur et la sublimité.

11 fut fort négligé dans ses habits et méprisa tout ce qui étoit au delà de la propreté; il n'étoit vêtu que des étoffes les plus simples et n'y faisoit jamais ajouter ni or ni argent. La même simplicité fut dans sa table et dans tout le reste de son économie; et malgré la dépense que lui ont coûtée ses voyages, sa vie dans le grand monde, la foiblesse de sa vue et l'impression de ses ouvrages, il n'a point entamé le médiocre héritage de ses pères et a dédaigné de l'augmenter, malgré toutes les occasions qui se présentoient à lui dans un pays et dans un siècle où tant dé voies de fortune sont ouvertes au moindre mérite.

11 mourut le 10 février de cette année,* et mourut comme il avoit vécu, c'est-à-dire sans faste et sans foiblesse, s'acquittant de tous ses devoirs avec la plus grande décence. Pendant sa maladie sa maison fut remplie de tout ce qu'il y avoit en France de plus grand et de plus digne de son amitié. M™« la

duchesse d' Aiguillon, qui me permettra de la citer ici (la mémoire de M. de Montesquieu y perdroit trop, si je ne la nommois pas), ne le quitta point et recueillit ses derniers soupirs. Ce fut chez elle que je le vis pour la première fois, et ce fut alors que se forma cette amitié , dans laquelle j'ai trouvé tant de délices; c'est d'elle que je tiens les circonstances de sa mort. ^ Ces derniers moments d'un bien que nous allons perdre semblent devenir les plus précieux, et sont en effet les plus beaux d'une belle vie, lorsque l'âme, prête à quitter la terre et déjà débarrassée du corps, se montre dans toute sa pureté. M. de Montesquieu s'étoit marié en 1715 et avoit épousé, le 30 avril, demoiselle Jeanne de Lartigue, fille du sieur Pierre de Lartigue, lieutenant-colonel au régiment de Maulevrier; il en a eu un fils et deux filles. M. de Secondât, célèbre par son goût et par ses connoissances dans les mathématiques et la physique, a été choisi par cette académie pour y remplir la place de son père. C'est une consolation de retrouver parmi

i. « La douceur de son caractère (c*cst M"* la duchesse d'AiguiUon qui parle) s^est soutenue jusqu'au dernier moment. Il ne lui est pas échappé une plainte, ni la moindre impatience. « Comment est Tespérance à la « crainte? » disoit-il aux médecins. Il a parlé convcnablemeiit à ceux qui l'ont assisté : « J'ai toujours respecté la religion ; la morale de TÉvangile « est une excellente chose et le plus beau présent que Dieu pût faire aux « hommes. 1* Les jésuites qui étoient auprès de lui le pressant de leur remettre les corrections quMl avoit faites aux Lettres persanes, il me remit et à M"** Duprc son manuscrit, * en nous disant : « Je veux tout sacrifier à la « raison et à la religion, mais rien à la société ;** consultez avec mes amis, et « décidez si ceci doit paroltre. » Il étoit bien aise de voir ses amis, et prenoit part à la conversation dans les intervalles où sa tête étoit libre. « L'état où «je suis est cruel, me disoit-il, mais il y a aussi bien des consolations; » tant il étoit sensible à l'intérêt que le public y prenoit, et à l'affection de ses amis ! J'y passois les jours et presque les nuits ; M'"« Dupré y étoit aussi très-assidue, M. le duc de Nivernois, M. de Bucley, la famille de Fitz- James, le chevalier de Jaucourt, etc. La maison ne désemplissoit pas, et la rue étoit embarrassée. Les soins ont été aussi inutiles qne les secours. Il est mort le treizième jour de sa maladie, d'une fièvre inflammatoire qui attaquoit également toutes les parties. » (Maup.)

* Qu'est devênn ce manuscrit?

•' C'est-à-dire aui jésuite*.

nous un nom si cher dans un confrère capable de le soutenir. M. de Châteaubnin, qui a rétabli sur notre théâtre cette simplicité grecque que la mollesse des mœurs et la décadence du goût en avoient bannie , a eu sa place dans TAcadémie françoise, et TAcadémie de Cortone Ta remplacé par M. de la Condamine, qui recueille cet héritage d'un ami à qui il étoit digne de succéder.

C'est en 1721 que la première édition des Lettres persanes parut en deux volumes in-12 sous la rubrique d'Amsterdam et de Cologne. Le nom de l'auteur n'était pas indiqué; les noms des deux libraires, Pierre Brunel d'Amsterdam, Pierre Marteau de Cologne, sont des pseudonymes. Ce mystère était d'usage au xvir et au xviii* siècle. Un Français qui disait librement son avis sur la religion et le gouvernement ne se souciait point d'avoir affaire aux ministres, au parlement, à la Sorbonne. Pour l'écrivain et pour l'imprimeur il y allait de la Bastille, et au besoin de la corde; c'était trop de dangers à la fois. * Du reste, sous la régence l'ancienne rigueur s'était adoucie; les mœurs étaient devenues plus tolérantes que les lois. Pourvu que l'auteur fit paraître son œuvre à l'étranger et ne livrât pas son nom à la curiosité publique, il pouvait impunément recevoir les compliments de ceux qui l'auraient jeté dans un cachot, s'il avait eu l'audace d'imprimer à Paris ce qu'il publiait à Amsterdam.

Les Lettres persanes eurent un grand succès ; on en fit trois ou quatre éditions la même année. * Comment en eût-il été autrement? tout était piquant dans cette publication, le nom de l'auteur, la forme et le fond du livre.

L'auteur, dont on se répétait le nom à l'oreille, n'était rien de

1. Ponr publier an livre, il fallait te cacher comme an malfaiteur. Montesquieu avait envoyé aon manuscrit en Hollande par son secrétaire Tabbé Duval, ce qui. nous dit le fidèle Onasco, coûta à l'auteur beaucoup de frais sans aucun profit {UUrt» fami^ lUret de MotUeiquieu, lettre II). Plus tard ce fut M. Sarrasin, résident de Genève à Paris, qui porta furtivement à BariUot le manuscrit de VEtprit det loit,

S. Il y a deux éditions d'Amsterdam, 1731, chez Pierre Bunel, Tune à la sphère, l'autre au polygone à neuf pans, dans lequel sont inscrits trois triangles. Il y en a une ou deux sous la rubrique de Cologne, 1721, chez Pierre Marteau.

moins qu'un président à mortier du parlement de Bordeaux, un grave magistrat qui, en dehors de sa profession, ne s'était fait connaître que par son goût pour les sciences naturelles. On conçoit qu'il ne voulût point livrer inutilement sa personne à la malignité publique; il avait l'honneur de la robe à soutenir. Mais il avait soin de se laisser deviner dans l'introduction de son livre. « Si l'on vient à savoir mon nom, écrivait-il, dès ce moment je me tais... C'est assez des défauts de l'ouvrage sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je suis, on diroit : o Son livre jure avec son caractère ; il t devroit employer son temps à quelque chose de mieux. » Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions parce qu'on peut les faire sans essayer beaucoup son esprit. »

La forme, nouvelle alors, ne manquait pas d'agrément. On n'était pas encore habitué à cette fiction d'étrangers, jugeant la France à la mesure des idées ou des préjugés de leur pays. Dans ce contraste des mœurs et des opinions, il y a toujours quelque chose de saisissant; le seul défaut de cette fable ingénieuse, c'est qu'on en a trop usé.

Voltaire a dit que le Siamois des Amusements sérieux et comiques de Dufresny avait inspiré Montesquieu. J'en doute. Le Siamois de Dufresny est un personnage de convention, qui n'a ni caractère, ni idées à lui. C'est, comme le dit l'auteur lui-même, un voyageur abstrait; il n'est là que pour remplacer Dufresny, en ne le laissant pas parler seul tout le long de son livre. Voici du reste un passage de cette satire parisienne aujourd'hui oubliée quoiqu'elle ne manque pas d'esprit; on verra quelle distance il y a entre la création de Montesquieu et celle de son prétendu modèle.

« Paris est ua monde entier; on y découvre chaque jour plus de pays nouveaux et de singularités surprenantes que dans tout le reste de la terre ; on distingue, dans les Parisiens seuls, tant de nations, de mœurs et de coutumes différentes, que les habitants même en ignorent la moitié. Imaginez-vous donc combien un Siamois y trouveroitde nouveautés surprenantes. Quel amusement ne scroit-ce point pour lui d*examiner avec des yeux de voyageur toutes les particularités de cette grande ville? Il me prend envie de faire voyager ce Siamois avec moi ; ses idées bizarres et figurées me fourniront sans doute de la variété et peut-être de l'agrément.

« Je vais donc prendre le génie d*an voyageur siamois, qui n*auroit jamais rien tu de semblable à ce qui se passe dans Paris ; nous verrons un peu de quelle manière il sera frappé de certaines choses que les préjugés de rhabitude nous font paroitre raisonnables et naturelles.

« Pour diversifier le style de ma relation, tantôt je ferai parler mon voyageur, tantôt je parlerai moi-même; j*entrerai dans les idées abstraites d*un Siamois; je le ferai entrer dans les nôtres; enfin supposant que nous nous entendons tous deux à demi-mot, je donnerai Tessor à mon imagination et à la sienne.

« Je suppose donc que mon Siamois tombe des nues, et qu'il se trouve dans le milieu de cette cité vaste et tumultueuse, où le repos et le silence ont peine à régner pendant la nuit môme. D'abord le chaos bruyant de la rue Saint-Honoré l'étourdit et l'épouvante; la tète lui tourne, etc. ^ »

Si le Siamois de Dufresny n'a pas été d'un grand secours à Fauteur des Lettres persanes, peut-être en est-il autrement d'un livre qui aujourd'hui n'est connu que de quelques amateurs; je veux parler de V Espion dans les cours des princes chrétiens, du P. Marana. C'est une espèce de journal, dans lequel un soi-disant Turc, agent du Grand Seigneur, rapporte et juge les événements qui se passent dans le monde, durant une grande partie du XVII* siècle. Cet ouvrage avait eu assez de succès pour qu'en 1720 et en 1730 les éditions hollandaises des Lettres persanes ajoutassent au-dessous du titre : Dans le goût de l'Espion dans les cours, comme un moyen de recommander l'œuvre nouvelle à la faveur du public.

A vrai dire, ce sont là des détails de peu d'importance, bons tout au plus à amuser les curieux. Ce qui fait le mérite de ces fictions transparentes, ce n'est point le cadre, qui est banal, c'est le tableau. Montesquieu a eu vingt imitateurs; il a plu des lettres turques, des lettres juives, des lettres chinoises, etc.; qu'en reste-t-il aujourd'hui?

Si l'on peut disputer pour savoir à qui Montesquieu a emprunté la forme de son livre, il faut du moins reconnaître que le fonds n'appartient et ne pouvait appartenir qu'à lui seul. * Ce

I. Amuiements iérieux et eomiquei, par M. Rinère-Dafresny, Amuêement troUième. La pramitee édition est d'Amsterdam, 1705; le livre a été plusieurs fois imprimé à PariSy avec priTÎlége du roi.

ft. Je ne parle point de la coUaboration de M. Bel, conseiUer au parlement de Bordeaux, qui aurait fourni les articles badins, et de M. Barbot, président à la cour

mélange de sérieux et de comique, ces discussions qui agitent les plus grands problèmes de la religion et de la politique, et qui sont placées au milieu de tableaux de mœurs et de peintures qui ne rappellent que trop la liberté de la régence, tout cela c*est le génie de Montesquieu. Son livre, c*est lui.

Je ne connais pas d'écrivain qui ait moins varié que Montesquieu. « L'esprit que j'ai est un moule, disoit-il lui-même; on n'en tire jamais que les mêmes portraits. > Si je ne craignais l'apparence même d'un paradoxe, j'oserais dire qu'en toute sa vie il n'a fait qu'un seul livre sous des titres différents. Les lettres persanes sur les Troglodytes, sur la tolérance, sur les peines, sur le droit des gens, sur les diverses formes de gouvernement, ne sont que des chapitres détachés de V Esprit des lois. En revanche, il ne serait pas difficile de rencontrer dans VEspril des lois de véritables lettres persanes. Qu'on lise, par exemple, les réflexions d'un gentilhomme sur l'esprit général de la nation française, ^ les plaisanteries sur le sérail du roi de Maroc, les prétendues raisons qui en Turquie amènent la clôture des femmes,.* les éternelles allusions aux usages d'Orient qui débordent dans ce grand ouvrage ; on y retrouvera le ton et l'esprit d'Usbek, beaucoup plus que la gravité du législateur. Dans les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, Montesquieu a toujours été sérieux; dans le Temple de Gnide, il n'a été que galant; mais chacun de ces deux écrits ne donne que la moitié de cet esprit original. Il n'est tout entier, et au même degré, que dans les Lettres persanes et dans VEsprit des lois.

Le succès de tout chef-d'œuvre fait naître des imitateurs. « Les Lettres persanes, nous dit Montesquieu, eurent un débit si prodigieux que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient : Monsieur, disoient-ils, faites-moi des lettres persanes, » En France on publia des Lettres turques, œuvre anonyme de Saint-Foix, * que les libraires étrangers ne se firent aucun scru-

des aides de OuyenDe, qui aurait écrit les réflexions morales. A tous les hommes de talent on donne de ces coUaborateors, dont il est d'autant plus difficile d'apprécier le rôle on de critiquer le mérite, que par eux-mêmes ils n'ont rien fait.

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