Esprit des lois, liv. XI, ch. vi, et liv. XIX, ch. xxvn
nant à cette science le premier ouvrage de M. de Montesquieu, quoique bien des gens ne l'aient pris d'abord, et ne le prennent peut-être encore aujourd'hui , que pour un ouvrage d'agrément. 11 est sans doute rempli d'agrément, mais ce n'est pas là ce qui en fait le prix, ni ce que l'auteur s'y est proposé : c'a été de peindre l'homme dans deux points de vue des plus opposés. Un Persan à Paris, frappé de nos vices et de nos ridicules, les expose à ses amis en Perse, les compare à ce qu'il croit de plus raisonnable dans les mœurs de son pays, et le lecteur n'y trouve que des vues et des ridicules différents.
Quoique cet ouvrage porte sur les mœurs en général, l'auteur semble s'être étendu sur l'amour au delà de ce qu'exigeoit le plan de son livre. Le Persan ne développe-t-il point avec trop de flnesse les sentiments de l'amour d'Europe? Ne peint-il point avec des traits trop enflammés l'amour d'Asie dans ses plaisirs, dans ses fureurs et jusque dans son anéantissement? Les gens sensibles se plairont dans ces peintures, peut-être trop vives ; le lecteur sévère les pardonnera dans un premier ouvrage; le philosophe trouvera peut-être que la passion la plus violente de toutes, celle qui dirige presque toutes les actions des hommes, n'occupe point trop de place dans un livre dont l'homme est l'objet.
Malgré la préférence que M. de Montesquieu donnoit à cette science des mœurs sur les autres sciences , on trouve dans son livre des réflexions philosophiques qui font juger de quoi l'auteur eût été capable , s'il eût voulu se borner à ce genre. Avec quelle clarté, avec quelle précision il explique dans une lettre les grands principes de la physique moderne I Avec quelle profondeur expose-t-il dans une autre les spéculations de la métaphysique I ^ 11 n'appartient qu'aux plus grands génies de saisir toujours juste les principes de toutes choses : un esprit qui ne voit pas, pour ainsi dire tout, tout à la fois, n'y sauroit jamais
i. Lettres 07 et 69.
parvenir.* Lors même qu'il aura acquis beaucoup de comioissances dans quelque partie, comme ses connoissances ne seront pas toutes au même degré, il s'engagera sans le vouloir dans des détails qu'il ignore, et s'y trouvera au dépourvu. Les philosophes qui ont fait les systèmes les plus heureux n'y sont parvenus qu'après une multitude de phénomènes laborieusement rassemblés et comparés les uns aux autres : un génie assez vaste par une espèce de sens philosophique , franchissant les détails, se trouve tout d'un coup aux grands objets et s'en rend maître. Newton ni Leibnitz, resserrés dans un même nombre de pages que M. de Montesquieu, n'en auroient pas dit davantage et ne se scroient jamais mieux exprimés. Combien en cela M, de Montesquieu diffère-t-il de ces auteurs, qui par une passion ridicule de prétendre à tout, ayant chargé leur esprit d'études trop fortes pour eux, et affaissé leur imagination sous des objets trop étrangers pour elle, nous ont donné des ouvrages où l'on découvre à tout moment les lacunes de leur savoir, tombent ou bronchent à chaque pas!
Quant au style des Lettres persanes, il est vif, pur et étincelant partout de ces traits que tant de gens regardent aujourd'hui comme le principal mérite dans les ouvrages d'esprit, et qui , s'il n'est pas leur principal mérite , cause du moins leur principal succès. Jamais on ne vit tant de sagesse avec tant d'agréments, tant de sens condensé dans si peu de mots. Ce n'est pas ici un bel esprit, qui, après les plus grands efforts, n'a été qu'un philosophe superficiel; c'est un philosophe profond qui s'est trouvé un très-bel esprit.
Après avoir considéré les effets des passions dans l'homme, pour ainsi dire, isolé, M. de Montesquieu les considéra dans ces grandes collections d'hommes qui forment les nations.
i. On a dit avec raison des écrits de Montesquieu ce que lui-même disait de la Germanie de Tacite : « Il est court, cet ouvrage; mais c^est Touvragc de Tacite, qui abrégeoit tout parce qu'il voyoit tout. » Esprit des lois XXX, 2.
et choisit pour cela la nation la plus fameuse de Tunivers, les Romains. S*il est si difficile de découvrir et de suivre TefTet des passions dans un seul homme, combien Test-il encore davantage de déterminer ce qui résulte du concours et de Topposition des passions de tout un peuple, surtout si, comme il est nécessaire , Ton considère la réaction des autres peuples qui l'environnent ! L'esprit, à quelque degré qu'il soit, ne suffît point pour cela; le raisonnement y a continuellement besoin de l'expérience; il faut une connoissance parfaite des faits, ce savoir laborieux, si rarement joint à la subtilité de l'esprit.
Pour un écrivain qui ne s'attacheroit qu'aux faits les plus singuliers, ou qui contrastent le plus avec les autres; qui se permettroit d'en faire un choix , de les joindre , de les séparer à son gré ; enOn de sacrifier au frivole avantage de surprendre ou d'amuser, la dignité et la vérité de l'histoire; pour un tel écrivain il n'y a point de système qui ne soit possible : ou plutôt il n'a qu'à imaginer son système et prendre dans l'histoire de quoi le soutenir. M. de Montesquieu étoit bien éloigné de ce genre de roman : une étude suivie et complète de l'histoire l'avoit conduit à ses réflexions; ce n'étoit que de la suite la plus exacte des événements qu'il tiroit les conséquences les plus justes. Son ouvrage, si rempli de raisonnements profonds, est en môme temps un abrégé de l'histoire romaine capable de réparer ce qui nous manque de Tacite. En transposant les temps de ces deux grands hommes, et les accidents arrivés à leurs ouvrages , je ne sais si Tacite nous auroit aussi bien dédommagé de ce qui nous manqueroit de Montesquieu.
M. de Montesquieu, dans ses Lettres persanes, peignit Thomme dans sa maison ou dans ses voyages. Dans celui sur Us Causes de la grandeur et de la décadence de t Empire romain, il fit voir les hommes réunis en sociétés; comment ces sociétés se forment, s'élèvent et se détruisent. Ces deux ouvrages le conduisoient à un troisième, le plus important de tous ceux qu'un philosophe peut entreprendre , à son traité de V Esprit
des lois. Non que je croie que M. de Montesquieu , lorsqu'il écrivit ses Lettres persanes, se fût proposé cette gradation; mais c'est que Tordre des choses et le caractère de son esprit Ty portoient. Un tel génie qui s'attache à un objet ne sauroit s'arrêter à une seule partie ; il est entraîné par la connexion qu'elle a avec les autres, à épuiser le tout; sans effort, et peut-être sans s'en apercevoir, il met dans ses études l'ordre môme que la nature a mis dans le sujet qu'il traite.
L'homme , soit qu'on le suppose seul , soit qu'on le considère en société, n'a pour but que son bonheur. Mais l'application de ce principe universel est bien différente dans l'un ou dans l'autre de ces deux états. Dans le premier, le bonheur de l'homme se bornant à lui seul, lui seul considère ce qui peut le rendre heureux ou malheureux , et le cherche ou le fuit, malgré tout ce qui peut s'y opposer; dans le second, le bonheur de chaque homme se trouvant combiné avec celui des autres, il ne doit plus chercher ou fuir que dans cette combinaison ce qui peut le rendre heureux ou malheureux.
Nous ne parlerons point des lois que devroit suivre un homme seul sur la terre; elles seroient bien simples et se rapportcroient immédiatement et uniquement à lui ; ni de celles que chaque homme devroit suivre là où il n'y auroit aucune société; les lois alors ne différeroient guère de celles que devroit suivre l'homme supposé seul. Chacun alors ne devroit considérer les autres hommes que comme des animaux dont il auroit peu d'avantage à retirer et beaucoup à craindre. Toute la différence de sa conduite dans l'un et dans l'autre de ces deux cas ne viendroit que du plus grand nombre de périls auxquels il seroit exposé; ces deux cas heureusement n'existent point. Dès qu'il y a eu des hommes , il y a eu des sociétés, et les peuples les plus sauvages que nous connoissions ne sont point des bêtes féroces. Ils ont leurs lois , qui ne diffèrent de celles des autres peuples que par le plus ou le moins do sagesse de leurs législateurs. Tous ont senti que chaque particulier doit une partie de son bonheur au bonheur
de la société qu'il forme. Mais cette partie qu'il cède peut être plus grande ou plus petite par rapport à Tavantage qu'il en retire lui-même , et par rapport à ce qui en résulte pour le bonheur public : elle pourroit être telle que le particulier perdît beaucoup, sans que le bonheur public fût accru. Il y a mille manières de faire cette distribution : la maxime de sacriGer le plus petit nombre au plus grand a des exceptions et des règles. Si le tort que souffriroit chaque partie d'une république, pour procurer au chef ou aux chefs de plus grandes commodités , est capable de rendre un gouvernement vicieux, le tort que souffriroit le petit nombre, et même un seul homme, pourroit être tel qu'il ne faudroit pas à ce prix acheter la commodité de tous. On peut considérer le bonheur et le malheur comme les géomètres considèrent la quantité , qu'ils distinguent en positive et négative ; et dire que le bonheur réel de la société est la somme qui reste après la déduction faite de tous les malheurs particuliers.
Par cette exposition du principe que nous regardons comme le fondement de toutes les lois, nous sommes obligés de laisser voir que nous osons différer du sentiment de M. de Montesquieu; et cette crainte nous auroit imposé silence, si la différence qui est entre nous s'étendoit plus loin qu'à la seule spéculation : mais tout ce qui suit de son principe suit également du nôtre; nous ne différons que dans Tordre de nos idées. 11 est parti d'un principe établi par plusieurs grands hommes pour fondement de toutes les lois , tant politiques que civiles; d'un certain rapport d'équité, que nous sentons peut-être mieux que nous ne pourrions le déûnir. Sans examiner si ce rapport d'équité se trouve primordialement gravé dans nos âmes , ou si , comme de célèbres philosophes l'ont prétendu,^ il n'y est entré que par l'éducation et par l'habitude de lois déjà établies , il me semble que dans l'un ni dans Tautre cas, ce n'est point ce qu'on doit prendre pour le principe