‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 4)Chapitre 102 sur 488 · PARADOXE DE BAYLE · texte numérisé non relu

PARADOXE DE BAYLE

H. Bayle* a prétendu prouver qu'il valoit mieux être athée qu'idolâtre; c'est-à-dire^ en d'autres termes, qu'il est moins dangereux de n'avoir point du tout de religion, que d'en avoir une mauvaise. « J'aimerois mieux, dit-il, que l'on dit de moi que je n'existe pas, que si Ton disoit que je suis un méchanthomme. » Ce n'est qu'un sophisme. Tonde sur ce qu'il n'est d'aucune utilité au genre humain que Ton croie qu'un certain homme existe, au lieu qu'il est très-utile que l'on croie que Dieu est. De l'idée qu'il n'est pas, suit l'idée de notre indépendance ; ou, si nous ne pouvons pas avoir cette idée, celle de notre révolte. Dire que la religion n'est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la religion, de rassembler ' dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulois raconter tous les maux qu'ont produits dans monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirois des choses effroyables*. Quand il se-

1. Pensées sur la comète, etc. Continuation des pensées, etc. Tome H, (M.)

S. A. Que de rassembler, etc.

3. La même pensée se troave dansCicéron, de legibus, Liy. UI, c. xiiii.

roit inutile que les sujets eussent une religion, il ne le seroit pas que les princes en eussent, et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir.

Un prince qui aime la religion et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte, ou à la voix qui l'apaise : celui qui craint la religion et qui la hait, est comme les bétes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent ^ : celui qui n'a point du tout de religion, est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore.

La question n'est pas de savoir s'il vaudroit mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eût point de religion, que d'abuser de celle qu'il a; mais de savoir quel est le moindre mal, que l'on abuse quelquefois de la religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes.

Pour diminuer l'horreur de l'athéisme on charge trop l'idolâtrie. 11 n'est pas vrai que, quand les anciens élevoient des autels à quelque vice, cela signifiât qu'ils aimassent ce vice; cela signifioit au contraire qu'ils le haîssoient. Quand les Lacédémoniens érigèrent une chapelle à la Peur, cela ne signifioit pas que cette nation belliqueuse lui demandât de s'emparer dans les combats des cœurs des Lacédémoniens. Il y avoit des divinités à qui on demandoit de ne pas inspirer le crime, et d'autres à qui on demandoit de le détourner.

Ne montrer qu'un côté des choses, et le mauvais c6té, c'est la ressource des sophistes, en religion comme en politique. i. A. Sur les passans.

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