‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 121 sur 217 · Un bon gouyernement · texte numérisé non relu

Un bon gouyernement

corrompre le peuple à prix d'argent; et, quand on étoit accusé de brigues, on corrompoit aussi les juges : ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences; et, quand on étoit mis en justice, on intimidoit encore les juges ^ ; l'autorité même du peuple étoit anéantie : témoin Gabinius, qui, après avoir rétabli^ malgré le peuple, Ptolomée, à main armée, vint froidement demander le triomphe'.

Ces premiers hommes de la république cherchoient à dégoûter le peuple de son pouvoir, et à devenir nécessaires, en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain : mais, lorsque Auguste fut une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir Tordre, pour faire sentir le bonheur du gouvernement d'un seul.

Lorsque Auguste avoit les armes à la main, il craignoit les révoltes des soldats et non pas les conjurations des citoyens ; c'est pour cela qu'il ménagea les premiers et fut si cruel aux autres. Lorsqu'il fut en paix , il craignit les conjurations; et, ayant toujours devant les yeux le desUn de César, pour éviter son sort, il songea à s'éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie d'Auguste. Il porta dans le sénat une cuirasse sous sa robe ; il refusa le nom de dictateur ; et, au lieu que César disoit insolemment que la république n' étoit rien, et que ses paroles étoient des lois, Auguste ne parla que de la dignité du sénat et de son respect pour la république'. Il songea

i. Cela se voit bien dans les lettres de Cicéron à Atticus. (M.)

i. César fit la gaerre aux Gaulois, et Crassus aux Parthes, sans qu'il y

eût eu aucune délibtotion du sénat, ni aucun décret du peuple. Voyez

Dion. (M.)

3. Saint Évremond: « La plupart des ambitieux qui s*élèTent prennent

de nouveaux titres pour autoriser un nouveau pouvoir. Mais Auguste vou-^

lut cacher une puissance nouvelle sous des noms connus et des dignités

tu GRANDEUR ET DÉCADENCE

donc à établir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût possible, sans choquer ses intérêts • et il en fit un aristocratique par rapport au civil, et monarchique par rapport au militaire : gouvernement ambigu, qui, n'étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvoit subsister que tandis qu'il plairoit au monarque, et étoit entièrement monarchique par conséquent.

On a mis en question si Auguste avolt eu véritablement le dessein de se démettre de l'empire. Mais qui ne voit que, s'il Teût voulu, il étoit impossible qu'il n'y eût réussi ? Ce qui fait voir que c'étoit un jeu, c'est qu'il demanda, tous les dix ans, qu'on le soulageât de ce poids, et qu'il le porta toujours. C'étoient de petites finesses, pour se faire encore donner ce qu'il ne croyoit pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d'Auguste ; et, quoique les hommes soient fort bizarres, cependant il arrive très-rarement qu'ils renoncent, dans un moment, à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes les actions d'Auguste, tous ses règlements tendoient visiblement à l'établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature : mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain ; tous ses règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté : Auguste, rusé tyran S les conduit doucement à

ordinaires : il se fit appeler empereur pour consenrer son autorité sur les légions, se fit créer tribun pour disposer du peuple, et prince du Sénat, pour le gouverner. »

1. J'emploie ici ce mot dans le sens des Grecs et des Romains, qui donnoient ce nom à tous ceux qui avoient renversé la démocratie. (M.) A. ajoute : Car, d'aUleurs, depuis la loi du peuple, Auguste étoit devenu

la servitude. Pendant que, sous Sylla, la république reprenoit des forces, tout le monde crioit à la tyrannie : et pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifloit, on ne parloit que de liberté.

La coutume des triomphes, qui avoient tant contribué à la grandeur de Rome, se perdit sous Auguste; ou plutôt, cet honneur devint un privilège de la souveraineté ^ La plupart des choses qui arrivèrent sous les empereurs, avoient leur origine dans la république ', et il faut les rapprocher : celui-là seul avoit droit de demander le triomphe, sous les auspices duquel la guerre s'étoit faite ' : or, elle se faisoit toujours sous les auspices du chef, et par conséquent de l'empereur, qui étoit le chef de toutes les armées.

Gomme, du temps de la république, on eut pour principe de faire continuellement la guerre ; sous les empe-» reurs, la maxime fut d'entretenir la paix : les victoires ne furent regardées que comme des sujets d'inquiétude, avec des armées qui pouvoient mettre leurs services à trop haut prix.

Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d'entreprendre de trop grandes choses : ii fallut modérer

prince légitime, leg0 regia, quœ de ejus imperio lata est, popultu et et in eum omne imperium transtulit, Institutes, livre I. ( M.)

1. On ne donna pluB aux particuliers que les ornements triomphaux. Dion, in Aug, (M.)

2. Les Romains ayant changé de gouvernement, sans avoir été envahis, les mêmes coutumes restèrent après le changement du gouvernement, dont la forme même resta, à peu près. (M). A l'essentiel près (A.)

3. Dion, m Aug,, liv. LIV, dit qu*Agrippa négligea, par modestie, de rendre compte au sénat de son expédition contre les peuples du Bosphore, et refusa même le triomphe; et que, depuis lui, personne de ses pareils ne triompha : mais c*étoit une gr&ce qu'Auguste vouloit faire à Agrippa, et qu*Antoine ne fit point à Ventidius, la première fois qu*il vainquit les Parthes. (M.)

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