II. Î
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cevable. Ârdasire, qu'il croyoit morte, lui étoit rendue ; Ârdasire étoit Isménie ; Ârdasire étoit reine de Bactriane ; Ardasire Ten avoit fait roi. Il passoit du sentiment de sa grandeur au sentiment de son amour. Il aimoit ce diadème qui, bien loin d'être un signe d'indépendance, l'avertissoit sans cesse qu'il étoit à elle ; il aimoit ce trône, parce qu'il voyoit la main qui l'y avoit fait monter.
Isménie goûtoit , pour la première fois , le plaisir de voir qu'elle étoit une grande reine. Avant l'arrivée d'Arsace, elle avoit une grande fortune, mais il lui manquoit un cœur capable de la sentir : au milieu de sa cour, elle se trouvoit seule; dix millions d'hommes étoient à ses pieds, et elle se croyoit abandonnée.
Arsace fit d'abord venir le prince d'Hyrcanie.
Vous avez, lui dit^il, paru devant moi, et les fers ont tombé de vos mains ; il ne faut point qu'il y ait d'infortuné dans l'empire du plus heureux des mortels.
Quoique je vous aie vaincu, je ne crois pas que vous m'ayez cédé en courage ; je vous prie de consentir que vous me cédiez en générosité.
Le caractère de la reine étoit la douceur, et sa fierté naturelle disparoissoit toujours toutes les fois qu'elle devoit disparoitre.
Pardonnez-moi, dit-elle au prince d'Hyrcanie, si je n'ai pas répondu à des feux qui n' étoient pas l^itimes. L'épouse d' Arsace ne pouvoit pas être la vôtre ; vous ne devez vous plaindre que du destin.
Si l'Hyrcanie et la Bactriane ne forment pas un même empire, ce sont des États faits pour être alliés. Isménie peut promettre de l'amitié, si elle n'a pu promettre de l'amour.
Je suis, répondit le prince, accablé de tant de malheurs
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et comblé de tant de bienfaits, que je ne sais si je suis un exemple de la bonne ou de la mauvaise fortune.
y 91 pris les armes contre vous pour me venger d'un mépris que vous n'aviez pas. Ni vous ni moi ne méritions que le ciel favorisât mes projets. Je vais retourner dans THyrcanie, et j'y oublierois bientôt mes malheurs, si je ne comptois parmi mes malheurs celui de vous avoir vue, et celui de ne plus vous voir.
Votre beauté sera chantée dans tout l'Orient ; elle rendra le siècle où vous vivez plus célèbre que tous les autres; et, dans les races futures, les noms d'Ârsace et d'Isménie seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amants.
Un événement imprévu demanda la présence d'Arsace dans une province du royaume ; il quitta Isménie. Quels tendres adieux ! quelles douces larmes ! G'étoit moins un sujet de s'affliger qu'une occasion de s'attendrir. La peine de se quitter se joignit à l'idée de la douceur de se revoir.
Pendant l'absence du roi, tout fut, par ses soins, dis* posé de manière que le temps, le lieu, les personnes, chaque événement offroit à Isménie des marques de son souvenir. Il étoit éloigné, et ses actions disoient qu'il étoit auprès d'elle ; tout étoit d'intelligence pour lui rappeler Arsace; elle ne trouvoit point Arsace, mais elle trouvoit son amant.
Arsace écrivoit continuellement à Isménie. Elle lisoit :
« J'ai vu les superbes villes qui conduisent à vos frontières ; j'ai vu des peuples innombrables tomber à mes genoux. Tout me disoit que je régnois dans la Bactriane; je ne voyois point celle qui m'en avoit fait roi, et je ne l'étoisplus. ))
Il lui disoit :
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« Si le ciel vouloît m'accorder le breuvage d'immortalité , tant cherché dans l'Orient , vous boiriez dans la même coupe, ou je n'en approcherois point mes lèvres ; vous seriez immortelle avec moi, ou je mourrois avec
vous. »
Il lui mandoit :
<( J'ai donné votre nom à la ville que j'ai fait bâtir; il me semble qu'elle sera habitée par nos sujets les plus heureux, m
Dans une autre lettre, après ce que l'amour pouvoit dire de plus tendre sur les charmes de sa personne, il ajoutoit :
« Je vous dis ces choses sans même chercher à vous plaire; je voudrois calmer mes ennuis; je sens que mon âme s'apaise en vous parlant de vous. »
Enfin elle reçut cette lettre :
a Je comptois les jours, je ne compte plus que les moments, et ces moments sont plus longs que les jours. Belle reine, mon cœur est moins tranquille à mesure que j'approche de vous. »
Après le retour d'Arsace, il lui vint des ambassades de toutes parts ; il y en eut qui parurent singulières. Arsace étoit sur un trône qu'on avoit élevé dans la cour du palais. L'ambassadeur des Parthes entra d'abord ; il étoit monté sur un superbe coursier; il ne descendit point à terre, et il parla ainsi :
« Un tigre d'Hyrcanie désoloit la contrée, un éléphant l'étoulTa sous ses pieds. Un jeune tigre restoit, et il étoit déjà aussi cruel que son père ; l'éléphant en délivra encore le pays. Tous les animaux qui craignoiênt les bêtes féroces venoient paître autour de lui. Il se plaisoit à voir qu'il étoit leur asile, et il disoit en lui-même : On dit que le
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tigre est le roi des animaux, il n'en est que le tyran, et j'en suis le roi. »
L'ambassadeur des Perses parla ainsi :
<( Au commencement du monde la lune fut mariée avec le soleil. Tous les astres du firmament vouloient l'épouser. Elle leur dit : Regardez le soleil, et regardezvous ; vous n'avez pas tous ensemble autant de lumière que lui. »
L'ambassadeur d'Egypte vint ensuite et dit :
a Lorsque Isis épousa le grand Osiris, ce mariage fut la cause de la prospérité de l'Egypte et le type de sa fécondité. Telle sera la Bactriane, elle deviendra heureuse par le mariage de ses dieux. »
Arsace faisoit mettre sur les murailles de tous ses palais son nom avec celui d'Isménie. On voyoit leurs chiffres partout entrelacés. 11 étoit défendu de peindre Arsace qu'avec Isménie.
Toutes les actions qui demandoient quelque sévérité, il vouloit paroUre les faire seul ; il voulut que les grâces fussent faites sous son nom et celui d'Isménie*
Je vous aime, lui disoit-il, à cause de votre beauté divine et de vos grâces toujours nouvelles. Je vous aime encore, parce que, quand j'ai fait quelque action digue d'un grand roi, il me semble que je vous plais davantage.
Vous avez voulu que je fusse votre roi, quand je ne pensois qu'au bonheur d'être votre époux; et ces plaisirs, dont je m'enivrois avec vous, vous m'avez appris à Ips fuir lorsqu'il s'agissoit de ma gloire.
Vous avez accoutumé mon âme à la clémence, et lorsque vous avez demandé des choses qu'il n'étoit pas permis d'accorder, vous m'avez toujours fait respecter ce coeur qui les avoit demandées.
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Les femmes de votre palais ne sont point entrées dans les intrigues de la cour; elles ont cherché la modestie et l'oubli de tout ce qu'elles ne doivent point aimer.
Je crois que le ciel a voulu faire de moi un grand prince, puisqu'il m'a fait trouver, dans les écueils ordinaires des rois, des secours pour devenir vertueux.
Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux. Arsace et Isménie disoient qu'ils régnoient sur le meilleur peuple de l'univers; les Bactriens disoient qu'ils vivoient sous les meilleurs de tous les princes.
Il disoit qu'étant né sujet, il avoit souhaité mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisoient sans doute les mêmes vœux que lui.
Il ajoutoit qu'ayant le cœur d'Isménie, il devoit lui offrir tous les cœurs de l'univers : il ne pouvoit lui apporter un trône, mais des vertus capables de le remplir.
Il croyoit que son amour devoît passer à la postérité, et qu'il n'y passeroit jamais mieux qu'avec sa gloire. H vouloit qu'on écrivît ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéri des mortels.
Il disoit qu'il aimoit Aspar, son premier ministre, parce qu'il parloit toujours des sujets, plus rarement du roi, et jamais de lui-même.
Il a, disoit-il, trois grandes choses : l'esprit juste, le cœur sensible et l'âme sincère.
Arsace parloit souvent de l'innocence de son administration. Il disoit qu'il conservoît ses mains pures, parce que le premier crime qu'il commettroit décideroit de toute sa vie, et que là commenceroit la chaîne d'une infinité d'autres.
Je punirois, disoit-il, un homme sur des soupçons. Je croirois en rester là; non : de nouveaux soupçons me
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viendroient en foule contre les parents et les amis de celui que j'aurois fait mourir. Voilà le germe d'un second crime. Ces actions violentes me feroient penser que je serois haï de mes sujets : je commencerois à les craindre. Ce seroit le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendroient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.
Que si ma vie étoit une fois marquée de ces sortes de taches, le désespoir d'acquérir une bonne réputation viendroit me saisir ; et, voyant que je n'effacerois jamais le passé, j'abandonnerois l'avenir.
Arsace aimoit si fort à conserver les lois et les anciennes coutumes des Bactriens, qu'il trembloit toujours au mot de la réformation des abus, parce qu'il avoit souvent remarqué que chacun appelloit loi ce qui étoit conforme à ses vues, et appelloit abus tout ce qui choquoit ses intérêts.
Que, de corrections en corrections d'abus, au lieu de rectifier les choses, on parvenoit à les anéantir.
Il étoit persuadé que le bien ne devoit couler dans un État que par le canal des lois ; que le moyen de faire un bien permanent, c'étoit, en faisant le bien, de les suivre ; que le moyen de faire un msA permanent, c'étoit, en faisant le mal, de les choquer.
Que les devoirs des princes ne consistoient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions.
Que le désir général de rendre les hommes heureux étoit naturel aux princes ; mais que ce désir n'aboutissoit à rien, s'il» ne se procuroient continuellement des connoissances particulières pour y parvenir.
Que, par un grand bonheur, le grand art de régner demandoit plus de sens que de génie, plus de désir d'ac^
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quérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connoissances pratiques que des connoissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connottre les hommes que la capacité de les former.
Qu'on apprenoit à connottre les hommes en se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose. Qu'il est très-incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours. Que la plupart des hommes ont une enveloppe; mais qu'elle tient et serre si peu, qu'il est très-difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir.
Arsace ne parloit jamais des affaires qu'il pouvoit avoir avec les étrangers; mais il aimoit à s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume, parce que c'étoit le seul moyen de le bien connottre ; et là-dessus il disoit qu'un bon prince devoit être secret, mais qu'il pouvoit quelquefois l'être trop.
Il disoit qu'il sentoit en lui-même qu'il étoit un bon roi; qu'il étoit doux, affable, humain; qu'il aimoit la gloire, qu'il aimoit ses sujets; que cependant, si, avec ces belles qualités, il ne s'étoit gravé dans l'esprit les grands principes de gouvernement, il serait arrivé la chose du monde la plus triste, que ses sujets auroient eu un boa roi, et qu'ils auroient peu joui de ce bonheur, et que ce beau présent de la Providence auroit été en quelque sorte inutile pour eux.
Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe, disoit Arsace : on n'y a que le bonheur qu'on y a porté, et souvent même on y risque ce bonheur que l'on a porté. Si donc les dieux, ajoutoit-il, n'ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent, il faut qu'ils l'aient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent.
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Arsace savoit donner, parce qu'il savoit refuser.
Souvent, disoit-il, quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable, ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d'état; mais il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de luxe.
Arsace étoit plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.
C'est là que je trouve mes vrais conseillers. Là, je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m'instruis de tous ces malheurs, qui, tous ensemble, pourroient former le mien»
C'est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes, qui font toujours les délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connoltre que je puis devenir un plus grand prince que je ne le suis. J'y vois la joie succéder aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie.
On lui dit un jour que, dans quelques réjouissances publiques, des farceurs avoient chanté ses louanges.
Savez-vous bien, dit-il, pourquoi je permets à ces gens-là de me louer? C'est afin de me faire mépriser la flatterie, et de la rendre vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand pouvoir qu'il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes amis, dites-moi la vérité ; c'est la seule chose du monde que je désire, parce que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer.
Ce qui avoit troublé la fin du règne d'Artamène, c'est
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que dans sa jeunesse il avoit conquis quelques petits peuples voisins, situés entre la Médie et la Bactriane. Us étoient ses alliés ; il voulut les avoir pour sujets, il les eut pour ennemis ; et, comme ils habitoient les montagnes, ils ne furent jamais bien assujettis ; au contraire, les Mëdes se servoient d'eux pour troubler le royaume : de sorte que le conquérant avoit beaucoup afibibli le monarque, et que, lorsque Arsace monta sur le trône, ces peuples étoient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les firent révolter. Arsace vola et les soumit. Il fit assembler la nation et parla ainsi :
« Je sais que vous souffrez impatiemment la domination des Bactriens : je n'en suis point surpris. Vous aimez vos anciens rois, qui vous ont comblé de bienfaits. C'est à moi à faire en sorte, par ma modération et par ma justice, que vous me regardiez comme le vrai successeur de ceux que vous avez tant aimés. »
Il fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au peuple :
« Je les fais mener devant vous, pour que vous les jugiez vous-mêmes. »
Chacun, en les condamnant, chercha à se justifier.
« Connoissez, leur dit-il, le bonheur que vous avez de vivre sous un roi qui n'a point de passion lorsqu'il punit, et qui n'en met que quand il récompense ; qui croit que la gloire de vaincre n'est que l'effet du sort, et qu'il ne tient que de lui-même celle de pardonner.
c( Vous vivrez heureux sous mon empire, et vous garderez vos usages et vos lois. Oubliez que je vous ai vaincus par les armes , et ne le soyez que par mon affection. ))
Toute la nation vint rendre grâces à Arsace de sa clé-
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mence et de la paix. Des vieillards portoient la parole. Le premier parla ainsi :
« Je crois voir ces grands arbres qui font l'ornement de notre contrée. Tu en es la tige, et nous en sommes les feuilles ; elles couvriront les racines des ardeurs du soleil. »
Le second lui dit :
« Tu avois à demander aux dieux que nos montagnes s'abaissassent pour qu'elles ne pussent pas nous défendre contre toi. Demande-leur aujourd'hui qu'elles s'élèvent jusques aux nues, pour qu'elles puissent mieux te défendre contre tes ennemis. »
Le troisième dit ensuite :
« Regarde le fleuve qui traverse notre contrée; là où il est impétueux et rapide, après avoir tout renversé, il se dissipe et se divise au point que les femmes le traversent à pied. Mais si tu le regardes dans les lieux où il est doux et tranquille, il grossit lentement ses eaux, il est respecté des nations, et il arrête les armées. »
Depuis ce temps ces peuples furent les plus fidèles sujets de la Bactriane.
Cependant le roi de Médie apprit qu'Arsace régnoit dans la Bactriane. Le souvenir de l'affront qu'il avoit reçu se réveilla dans son cœur. Il avoit résolu de lui faire la guerre. Il demanda le secours du roi d'Hyrcanie.
« Joignez- vous à moi, lui écrivit-il, poursuivons une vengeance commune. Le ciel vous destinoit la reine de Bactriane ; un de mes sujets vous l'a ravie : venez la conquérir. »
Le roi d'Hyrcanie lui fit cette réponse :
(( Je serois aujourd'hui en servitude chez les Bactriens, si je n'avois trouvé des ennemis généreux. Je rends grâces au ciel de ce qu'il a voulu que mon règne commençât par
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des malheurs. L'adversité est notre mère; la prospérité n'est que notre marâtre. Vous me proposez des querelles qui ne sont pas celles des rois. Laissons jouir le roi et la reine de Bactriane du bonbeur de se plaire et de s'aimer. )>